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Libra

Don De Lillo (Babel Noir)

dimanche 10 juin 2001


Voilà donc le livre de chevet de James Ellroy, à l’origine de son American tabloïd, repris enfin en poche treize ans après sa sortie française (1989 chez Stock). Libra, de Don De Lillo, auteur encore à découvrir d’urgence en France. Libra ou l’histoire de cette poignée de secondes durant lesquelles bascule le destin de l’Amérique avec la mort de JFK le 22 novembre 1963. Libra (balance en français) comme le signe astrologique de Lee Harvey Oswald, l’assassin du président et le héros principal de ce roman gigantesque. De Lillo s’attache d’abord à lui et au passage de ce citoyen ordinaire au statut d’icône légendaire. Comment est-ce possible, comment tout cela est-il arrivé ? On suit Oswald, bien sûr, de son enfance à son exécution programmée, mais aussi plus de 120 personnages fictifs ou réels. De Lillo excelle dans ce brassage de la grande et de la petite histoire. La seconde l’emporte d’ailleurs, avec ses petits bouts d’intimité, ses traumatismes mineurs, ses enchaînements insaisissables. De Lillo tourne autour de ses êtres, comme s’il tenait une caméra. En les filmant tantôt de l’extérieur, tantôt de l’intérieur. Dans la peau de Lee Oswald, en somme. De Lillo triture, ausculte, s’approche et tout pourtant reste flou, ambigu. Et c’est la grande force de ce roman. De Lillo reprend la plus classique des thèses du complot, mais l’intérêt est ailleurs. On se fout de la vérité. On ne retient que ses ombres, qui restent mystérieuses. On reste hanté longtemps par ce Lee Oswald là. En 1988, répondant à un journaliste du New York Times, De Lillo disait : "Si un jour la preuve d’un complot devait être révélée, j’espère que ce sera plus intéressant et plus extraordinaire que mon roman". Ce sera dur.