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Cartel

Don Winslow (Seuil)

mercredi 23 novembre 2016, par FERRE

« À la parution de La Griffe du chien auquel j’ai consacré six ans de travail, j’étais convaincu d’avoir écrit sur le pire du pire. J’avais tort, tragiquement tort ». Don Winslow, entretien au Monde (31 août 2016).

C’est un cauchemar. Ou plutôt : un attaque de terreur panique. Un pilonnage intensif. Sur 716 pages. Des meurtres, de la torture, et encore, exécutions, décapitations, éventrations, par dizaines, centaines, attaques, représailles, vengeance, cycle infernal, et qui recommence, jusqu’à la nausée de la nausée de la nausée. C’est trop. Ce n’est pas possible. Ça n’existe pas. Mais si. Cartel, c’est le Mexique entre 2004 et 2012. La suite de La Griffe du chien donc, qui couvrait la période 1970-2000. La Griffe puissance 10. Les tueries et le chaos. Quasiment rien d’autre.

On voudrait que Winslow exagère. Mais le bilan est bien réel. La guerre de la drogue au Mexique, entre 2006 et 2012, c’est entre 50 000 et 120 000 victimes. La fourchette est large. On pique avec des milliers de vies humaines. Mais la vie humaine, dans pareil contexte, ce n’est plus rien. Des corps démembrés, de la viande brûlée, de la chair broyée. Le Mexique a vécu ça. Vit ça. L’État narcotique comme ailleurs l’État islamique. Pareil.

Des cartels qui découpent le pays en zones d’influence et de mort. Vrai. Des règlements de comptes tous les jours à Tijuana, Ciudad Juarez, Nuevo Laredo, Matamoros. Vrai. Des têtes qui volent, des pendaisons sous les ponts, des banderoles dépliées à côté des cadavres, pour menacer les uns, avertir les autres, les rivaux, la police, l’armée, le gouvernement. Vrai. Des bus arrêtés, et qu’importe qui voyage, tout le monde descend, les hommes d’un côté, les femmes et les enfants de l’autre, on oblige les premiers à s’entretuer, on viole et on achève les seconds. Vrai. La corruption à tous les étages, du simple flicard au ministre. Vrai. L’armée qui entre dans la danse et assassine tout pareil, les escadrons de la mort qui n’obéissent qu’à leur carte blanche délivrée par les gouvernements des deux côtés de la frontière. Vrai. Des barons protégés, en fonction des intérêts politiques bien compris et changeants. Vrai. Les « narco-corridos » qui vantent les exploits des parrains de la schnouf, version mexicaine du gangsta-rap. Vrai. Tout est vrai. Tout est hallucinant.

Et on s’étonne que les Américains moyens du Kentucky ou du Nebraska votent pour le mur de Trump sur la frontière mexicano-américaine ? Solution absurde, certes, mais la question n’est pas là. Comment réagirait le bon peuple de France si une folie macabre à la mexicaine se déroulait en Espagne ? L’imagine-t-on seulement ? Non, on ne l’imagine pas. Parce que c’est inimaginable.

Tout l’art de Don Winslow est de nous faire traverser ces huit ans de l’histoire mexicaine en apnée et à tombeau ouvert. Il écrit comme ses narcos et ses soldats exécutent : sommairement. Il précipite, accumule, fonce et défonce, percute et accélère, encore et encore. L’effet de blast est sidérant. Rien ne peut gripper la mécanique folle car tout entretient le tourbillon. Action-réaction et à l’infini.
Le miracle, c’est que ses personnages existent pourtant, ni machines froides ni caricatures creuses. Humains malgré tout, à ne pas y croire. Pourtant si. L’agent de la DEA Killer Keller, le baron Barrera, les deux « héros » de La Griffe qui reprennent leur vendetta intime, le pocho brindezingue Eddie Le Dingue, l’enfant soldat Jesus Kid, le journaliste mélancolique Pablo Mora, la résistante Médica Marisol, Magda l’amante d’El Patron, et des dizaines d’autres traversent la mitraille, tombent pour la plupart, et on « s’attache » à quasiment tous. La maestria avec laquelle Winslow orchestre son ballet mortuaire est tout simplement éblouissante.

En résumé : Cartel est un monument. Il n’est pas impossible que Winslow se penche sur la période actuelle, bâtissant ainsi une trilogie unique et hors norme. Le « pire du pire », a priori, est dans Cartel. Mais qui sait vraiment ?