Accueil > Chroniques > Le crime des justes

Le crime des justes

André Chamson (Les Cahiers Rouges, Grasset)

lundi 12 septembre 2016, par FERRE

Vingt huit ans. Né avec le siècle, André Chamson n’a que 28 ans quand paraît en 1928 Le crime des justes, son troisième roman. Quand on le referme, on est certain d’avoir eu affaire à l’œuvre d’un vieux sage, d’une maîtrise parfaite, d’une maturité saisissante. Une écriture ample et un récit ramassé - 150 pages à peine - qui ouvre pourtant mille et une pistes sur lesquelles, comme son héros Conseiller, on peut cheminer longtemps, la tête pleine de toutes les questions qui taraudent tout au long de leur vie les hommes. Oui, c’est un « gamin » de 28 ans qui est à la baguette et c’est sidérant.

De quoi s’agit-il ? De la famille Arnal qui, à l’aube du XXe siècle mais depuis des lustres déjà exerce son magistère sur une vallée cévenole. Les Arnal incarnent le bon sens, la rigueur, la rectitude morale, la justice. Les grands-mères l’assurent : « Si tu vis comme eux, si tu suis l’exemple de cette famille, tout le monde te respectera ». Oui, pour tous et toutes, les Arnal sont exemplaires. On les sollicite, on les écoute, on les suit, on les vénère. Et les Arnal vivent avec le poids de cette responsabilité conférée, conscients d’eux-mêmes et des autres, dépositaires d’une confiance à ne jamais trahir. La vie sociale de cette vallée repose sur ce fondement, du moins tous s’en persuadent-ils. Écoutons la langue de Chamson :

« Toujours, et tous, ils pesaient leurs actes et les moindres faits par lesquels ils faisaient fléchir le cours des événements. Ils se donnaient si jeunes et dans de si petites choses à ces habitudes, qu’ils croyaient n’être dirigés que par elles, et, cependant, le souci du jugement que les hommes pouvaient porter sur chacun de leurs actes, doublait leur conscience comme un témoin sans pitié.
Car pour aussi pliés qu’ils fussent à regarder en eux-mêmes, à suivre les mouvements de leur esprit, mesurés comme les mouvements du fléau des balances quand le poids va être juste, jamais cet examen intérieur ne s’arrachait à cette idée d’un contrôle, à cette justification de leur justice par le jugement d’autrui.
Sans doute, y avait-il là une inconsciente reconnaissance du fondement de leur puissance sur les hommes. Ils sentaient bien que cette régence morale de la ville et de la vallée ne reposait pas directement sur leur honnêteté, mais sur la confiance qu’on faisait à cette honnêteté, sur le respect qu’on lui accordait. C’est ainsi que, petit à petit, malgré les traditions de méditation et de scrupule qui étaient leur honneur, ils avaient fait à ce jugement des hommes une part aussi grande qu’à leur propre jugement
 ».

Ce jugement, ce « grand orgueil » et ce « grand devoir » de la famille, son doyen, à qui toute la vallée donne du « Conseiller », l’assume vaillamment. Du moins en apparence. Car la charge est énorme. Et qu’un nouvel élément, soudain, tombe dans le fléau de la balance, et le bel ordonnancement des choses tremble. Clémence, sourde-muette de la famille, et Maurice, son frère, vont être les acteurs de ce que Chamson appelle un « désastre d’amour ». D’une pulsion de vie, au cœur de cette nature qui aussi impose sa loi. Un enfant bientôt va naître. Et toutes les certitudes se lézarder.

Ce tremblement de terre, Chamson l’orchestre dans une deuxième partie fulgurante, avec une économie de mots terrible. « Les gens vont dire…ils vont tout dire ! », éructe Conseiller. Un bâtard. Le déshonneur. Inconcevable. Le vice n’a qu’une place. Sous terre. Le crime glacé des justes, au nom d’une vertu inaltérable, s’impose, mais le plus terrifiant est encore à venir. La troisième partie du roman, « Les justes devant les hommes », où le secret et la honte consument les Arnal, mais le pire est ailleurs. « L’enfer, c’est les autres », illustrera plus tard Sartre. Comment chacun réagit-il à ce qui chamboule et détruit les croyances en un monde ? Face à l’effondrement, le déni est l’ultime étai. Tout plutôt que d’admettre qu’une morale peut chanceler. Rongé par le remords, Conseiller veut s’abstraire de ce dont il n’est plus digne. Mais la vallée toute entière le rappelle à l’ordre, cet ordre confortable et immuable des choses. Ne plus avoir confiance en l’homme, est-ce seulement envisageable ? La dernière scène du roman est monstrueuse. Entre deux gendarmes, le coupable Conseiller traverse la place de la mairie. Une vieille femme pourtant vient solliciter son avis. Comme toujours. Et Conseiller le donne. Vertigineux.