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Les planificateurs

Kim Un-Su (L’aube noire)

vendredi 8 juillet 2016, par FERRE

A l’abri de la forêt, le tueur observe. Un vieil homme dans sa cour. Il arrose ses fleurs. Un énorme chien noir vient frotter sa tête. Le tueur hésite. Appuyer sur la détente maintenant ? Oui, bien sûr. Pourtant, « ce n’est pas le bon moment », conclut-il. Le tueur s’endort. Le vieil homme le réveille deux heures plus tard, invite le tueur à finir la nuit chez lui. Ils boivent, se racontent des histoires, philosophent un brin. Puis se laissent prendre par le sommeil. Le lendemain, le tueur retrouve son poste d’observation. Et cette fois, il tire.

Le premier chapitre du roman de Kim Un-Su est une petite merveille. D’onirisme, de noirceur, d’humour. Il s’intitule : « Sur l’hospitalité ». Tu m’accueilles, je vais te tuer, je le sais, tu le sais, nous passons une bonne soirée. Et arrive donc le bon moment d’appuyer sur la détente. Contrat rempli, dans les formes. C’est le boulot de Laesaeng. Élevé pour ça par le père Raton-Laveur, le directeur de la « Bibliothèque des Chiens », illustre organisateur de toutes les campagnes d’assassinat planifiées en Corée du Sud depuis l’occupation japonaise. Une tradition immuable, avec ses codes d’honneur, ses circuits bien huilés (de la commande à la disparition des cadavres). Mais le monde change, les mentalités évoluent, et les lois du marché chamboulent les ancestrales pratiques. La Bibliothèque des Chiens prend la poussière, et la concurrence pointe pour faire le ménage. Le bon vieux conflit des générations, anciens vs modernes, management contre paternalisme. Ou pas loin.

Laesaeng ne sait pas trop où se situer. Mais il est sans doute trop lié au vieux monde, dépositaire tout de même des valeurs d’une autre époque, ou peut-être simplement le jouet de forces qui le dépassent depuis toujours. Il agit, pour ne pas trop penser, ou parce qu’il est ainsi programmé, et quand il rencontre une idéaliste décidée à abattre le système d’hier comme d’aujourd’hui, il fonce, sans trop savoir pourquoi.

Les Planificateurs est un roman entre chiens et loups. On se fatigue à plisser les yeux pour ne pas voir grand-chose. Ce qui est à l’œuvre, les puissances en action, les forces qui s’agitent. Kim Un-Su écrit avec une plume en coton, qui soudain vire scalpel, lacère et tranche. C’est assez déstabilisant. Et pourtant délicieux. Une belle expérience de lecture.