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La Fille du train

Paula Hawkins (Sonatine)

samedi 21 mai 2016, par FERRE

Attention, phénomène. « Huit millions de lecteurs conquis ! », clame le bandeau rouge qui emballe l’affaire. La Fille du train était LE polar à embarquer pour l’été 2015, répétaient presque unanimement les gazettes l’an dernier. Alors rester à quai ? Tentant. Mais la curiosité l’emporte, l’envie de comprendre « ce qui se lit » et pourquoi.

Peut-être d’abord parce que Paula Hawkins est bonne fille. Elle prend d’emblée son lecteur par la main (Cher lecteur), le houspillant un tantinet (Nous sommes tous des voyeurs), mais gentiment. L’adresse ne sert à rien. Mais sans doute est-ce sympathique. Avant de devenir inquiétant. Non par ce qui se trame, mais par comment ça se raconte. « J’ai la tête lourde de bruits, la bouche lourde de sang ». Bien, bien, bien. Puis nous voilà avec Rachel, la fameuse fille du train. « Je retrouve souvent des visages familiers dans le train, des gens que je vois toutes les semaines, qui vont et qui viennent, eux aussi. Je les reconnais et j’imagine qu’ils me reconnaissent aussi. Cependant, je ne sais pas s’ils sont capables de savoir ce que je suis ». D’accord. La Fille du train est écrit comme 95 % des thrillers actuels, sans le moindre effort de style. On entend le clavier qui crépite, la touche « suppr » sans la moindre tache de gras. Ce n’est pas grave. Enfin pas trop. Le lecteur s’en fout. Il est habitué. Des phrases plates, pressées, qui se bousculent sans bousculer. Écriture standard. Conforme à une norme de fabrication en grande série, définit le Larousse. Paula Hawkins est journaliste. Confirmation : la presse n’écrit plus. Depuis longtemps. Ne s’embarrasse pas avec ça. Pour quoi faire ? « C’est une superbe soirée, l’air est chaud sans être étouffant, le soleil entame sa descente paresseuse vers l’horizon, les ombres s’agrandissent et la lumière commence tout juste à orner les arbres de traces dorées ». On pourrait fermer le livre là, page 17. En même temps, ce n’est pas bien difficile de poursuivre. Écrit sans effort, lu sans effort. Il fut question sur un autre support d’un temps de cerveau disponible. Petite lucarne et page blanche, même combat. Poussons voir.

Elle n’est pas si inintéressante, cette dépressive, alcoolique et tête à claques de Rachel. Enfin si mais justement. Faire d’un tel personnage l’héroïne d’un roman est une toute petite prise de risque à mettre au crédit d’Hawkins. Il faut bien s’accrocher à quelque chose. L’intrigue ? Les trous de mémoire de l’alcoolique Rachel sont évidemment pain béni pour entretenir le suspense. On veut bien mordre, et même, allez, refuser l’évidence qui s’impose dès la moitié du livre. T’es bon public ou pisse-froid ? Les autres personnages féminins, qui assument le « je » en alternance ? Elles sont pleines de traumas et de vides, Megan et Anna. Des gros traumas et des gros vides. De bonnes grosses ficelles. Il faut bien ça pour attacher le lecteur ? Visiblement. Et les bonhommes dans tout ça ? Impossibles à sauver. La Fille du train, c’est du Harlequin mâtiné de Hitchcock fatigué. Mais c’est assez savamment masqué. Un malin roman de gare qui tord les fines bouches. Huit millions de like. Garanti d’époque.