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Ténèbres, ténèbres

John Harvey (Rivages/Thriller)

mercredi 4 mai 2016, par FERRE

Il ne pouvait pas manquer sa sortie. Impossible. Charlie Resnick est sans aucun doute un des personnages les plus attachants du polar, et après douze enquêtes et autant de romans formidables, largement au dessus du lot, le flic de Nottingham, grand amateur de jazz, n’allait pas nous quitter sur une fausse note. Alors il en termine là, sur un banc, finissant son café et songeant, peut-être, à se payer le dernier album de Thelonious Monk, histoire de se changer les idées, de mieux supporter cette société britannique qu’il ne comprend plus trop. Vingt-cinq ans qu’il le regarde, qu’il l’ausculte, avec un mélange de colère et de bienveillance, et il n’entend plus qu’une petite musique mélancolique. Alors Resnick va s’emmitoufler dedans, un peu de chaleur pour ses vieux jours dans ce monde de brute.
Pour son dernier tour de piste, Resnick est convié à un bouleversant retour en arrière. Là où tout a commencé, au cœur du traumatisme de la société anglaise : la grande grève des mineurs du Nord en 1984. Un chantier exhume le cadavre de Jenny Hardwick, ancienne pasionaria du conflit social portée disparue depuis trente ans. Resnick, en semi-retraite, replonge dans ce passé qu’il connaît bien, jeune inspecteur alors affecté à la surveillance des grévistes. La lutte des mineurs face à la Dame de fer, la littérature noire n’a cessé ces dernières années d’en faire son miel, du sidérant GB 84 de David Peace au Sans laisser de traces de Val McDermid en passant par Né sous les coups de Martyn Waites. John Harvey se distingue en se concentrant lui sur le rôle des femmes au cœur de la grève. Avec cette Jenny qui s’investit dans la bagarre et n’hésite pas à mettre en péril son couple, mariée à un « jaune » qui tolère mal qu’elle délaisse ses gosses pour les meetings du syndicat.
En écho à cette lutte émancipatrice d’hier, on suit le combat de Catherine Njoroge, kényane d’origine chargée de l’enquête et que seconde Resnick, aux prises, elle, avec une hiérarchie retorse et un amant violent. Jenny-Catherine, deux battantes à trois décennies de distance, confrontées finalement à la même course d’obstacles tendus par ces messieurs. Tout se transforme et rien ne change vraiment. Resnick le constate, Harvey le raconte à travers son intrigue avec tout l’humanisme qui caractérise depuis toujours sa série, par petites touches, sans pathos ni effets démonstratifs. Ses enquêtes, c’est une petite musique, âpre amère. Tout un art. Resnick traque le mensonge, mais il est fatigué. Il s’assoit. On lui dirait bien à la prochaine. Il nous manque déjà.