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Meurtres à Willow Pond

Ned Crabb (Gallmeister)

mardi 15 mars 2016, par FERRE

Quand sort son premier roman en 1978 (Ralph or What’s eating the folk in Fatchakulla country, traduit par un fort différent mais plutôt malin La bouffe est chouette à Fatchakulla qui n’est pas pour rien dans le devenir culte du livre), Ned Crabb affiche 39 balais au compteur, et attaque son affaire ainsi :
« Oren Jake Purvis était le plus fieffé salaud du canton de Fatchakulla. »
Une bien belle ordure, le type, qui n’aime pas les enfants, botte le cul des chiens, et s’amuse à tirer sur les chats, l’animal le plus adulé par les bouseux qui peuplent ce coin de Floride. Mérite que le mépris, ce Purvis. Ouais. Et voilà qu’on retrouve sa tête, pourrissante et puante au détour d’un chemin dans les bois. Le début d’un méchant dépiautage.
Plus de trois décennies plus tard, le même Ned Crabb publie son seulement deuxième roman, à 75 piges donc : Lightning Strikes, sous titré Death on Willow Pond, traduit chez nous par un très classique Meurtres à Willow Pond. Le septuagénaire cette fois commence ainsi :
« À 6 H 30, un matin de juillet particulièrement ensoleillé, dans les camps de pêche McCorkle situés au bord de Winsokkett Pond, dans le Maine, dans le troisième camp au nord en remontant le chemin est-ouest qui serpentait sur quatre cents mètres jusqu’à la grande route, à ,l’intérieur d’une maison où le vrombissement nerveux d’un moulin à café rivalisait avec le concerto matutinal des pinsons, fauvettes, moineaux, geais, roitelets et mésanges qui peuplaient les bois épais environnants, Alice Godwin, professeur de littérature anglaise retraitée, preuve d’un mètre quatre-vingt-huit que l’âge mûr ne diminue pas nécessairement le charme physique, se tenait nue dans la cuisine aux proportions modestes, savourant l’arôme d’un café du Costa Rica fraîchement moulu, tout en regardant Six Godwin, professeur d’histoire retraité, également nu, sortir en souriant de la chambre et se diriger vers elle en passant devant la grande cheminée de pierre et les chaises longues. »
Bastard ! Au concours de la phrase de plus de 150 mots, le Ned se place pas loin du podium et titille le Albert Cohen de Belle du seigneur ! Le bougre, c’est clair, va prendre son temps. L’énergie foutraque de Fatchakulla n’est plus totalement de saison. On se pose, on se calme, on bourre sa pipe. Expéditif hier, contemplatif aujourd’hui. Privilège de l’âge. Tiens, on se paye même le luxe du très traditionnel roman à énigme, sort de ce corps Agatha Christie ! Crabb tambouille son intrigue comme ces bonnes parties de pêche qui se déroulent à Willow Pond. Prépare précautionneusement son petit matériel, choisit avec minutie ses appâts, lance sa ligne sans rien brusquer. Cent cinquante pages avant que le premier meurtre attendu enfin arrive, histoire de bien nous décrire tous les protagonistes de ce petit drame familial. On s’emmerde ? Pas tout à fait. C’est un brin longuet, mais le Crabb pince son lecteur en jouant les Pervers Pépère. Au lodge, ça galipette à qui mieux-mieux. Les touristes comme la famille branquignole qui règne sur les lieux. La picole, le cul et le pognon, trinité fielleuse. Sa galerie d’affreux-jojos n’évite pas la caricature mais se visite quand même. Son trio de flic et son couple de détectives amateurs manquent pareillement d’épaisseur, mais se laissent gentiment accompagner. Ce petit monde s’agite vainement, et Crabb étire souvent son affaire avec désinvolture. Au pire, cela donne :
« Benson et Tom descendirent bruyamment le perron, talonnés par Six et Alicia. Ils cherchaient Caleb et le hasard voulut qu’à cet instant précis, il sorte du hangar avec Sam. Il courut à leur rencontre en agitant la main au-dessus de sa tête. Apparemment, il les cherchait, et eux aussi le cherchaient. »
Mais on pardonne à ce bon vieux Ned, qui enlève le morceau avec un final joyeusement bordélique. De Fatchakulla à Willow Pond, le type a pris presque quarante ans, mais il lui reste quelques dents. Il sale un petit peu moins le plat, radote un tantinet sur les vannes après le pousse-café, mais conserve assez de malice pour retenir l’attention. Toujours verte, la vieille branche. Santé !