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Suburra

Carlo Bonini-Giancarlo Di Cataldo (Métailié Noir)

vendredi 19 février 2016, par FERRE

Dans la vraie vie, il y a Massimo Carminati, la cinquantaine finissante, à l’isolement derrière les barreaux d’une prison de Palerme. « Héros » du retentissant procès de la « mafia capitale » qui court jusqu’à l’été 2016 à Rome. Carminati ? Un ancien militant néofasciste, qui dans les années 1970 fricotait d’une part avec les groupuscules bruns italiens, d’autre part avec les méchants marlous de la bande de Magliana qui tentaient alors d’imposer leur loi du milieu à la ville. Le bonhomme a grandi sans jamais oublier toutes ses amitiés. Il est aujourd’hui au cœur d’une affaire de corruption puissance 10, mouillant entre bien d’autres l’ancien maire de Rome (de 2008 à 2013), Gianni Alemanno, lui aussi très extrême-droitisant dans sa jeunesse. Appels d’offre municipaux truqués, détournements de subventions, dont notamment ceux destinés à l’accueil des migrants, la grande classe.

Dans la fiction, il y a d’abord eu « Le Noir », un des personnages du gigantesque Romanzo Criminale de Giancarlo De Cataldo, qui relatait l’ascension de la bande de Magliana. Dans Suburra, c’est cette fois « Le Samouraï » qui tire les ficelles et tient les fauves des différents clans mafieux qu’il fédère pour atteindre un seul et unique objectif : la réalisation d’un projet immobilier pharaonique. Pour « Le Noir » et « Le Samouraï », la même source d’inspiration : Massimo Carminati. On peut s’amuser à lire ainsi le roman du juge De Cataldo et du journaliste Bonini comme un récit à clés, dévoilant en avant-première (sortie italienne en 2013) les dessous de la « mafia capitale » étalés deux ans plus tard lors d’un procès retentissant. De Cataldo se défend d’avoir été « bien informé » ou d’avoir profité de sa position de juge pour nourrir son scénario. Simplement, les écrivains « réfléchissent sur la réalité et l’imaginent », assure-t-il dans un entretien au Monde en janvier 2016. Disons alors que De Cataldo et Bonini imaginent bien.

Magouille immobilière donc (les projets de logements sociaux et de bétonnage jusqu’au bord de mer – waterfront – ont bel et bien existé avant d’être abandonnés), dans laquelle trempe beau linge politique et économique, racaille et, incontournable à Rome, notre Sainte-Mère l’Église. Politiciens véreux, capitalistes foireux, mafieux fiévreux, religieux double-jeu, magistrats infectieux, policiers fielleux, crétins footeux, la gangrène gagne, partout. La pieuvre se marre. Tout paraît sous contrôle, mais non. Le monde bouge. Bouscule la loi de la pègre, aussi. Le crime organisé, les flux financiers maîtrisés, bien sûr mais pas tant que ça. Un grain de poussière, l’ambition des « petits » qui ne respectent plus les règles, et la machine se grippe. Suburra est en fait une course poursuite : celle de Samouraï qui tente d’éteindre le seul feu qui compte, celui qui perturbe les affaires. Il n’est quasiment plus question ici d’honneur ou d’idéal, des notions qui même dévoyées trainaient encore et malgré tout dans Romanzo Criminale. Le sens du collectif, des deux côtés de la barrière, s’étiole, et les maigres tentatives de réaction, dans la société civile ou du côté de certains serviteurs de l’État (le colonel des carabiniers Malatesta et le procureur De Candia), ne sont que victoires anecdotiques dans une guerre perdue. Le chiendent peut bien être coupé, que déjà « d’autres échantillons de la même race se préparaient à prendre sa place », constatent De Cataldo et Bonini. Le tandem exagère ? De Cataldo, tout de même éclairé par le procès « mafia capitale » reconnaît plutôt un léger manque. Dans son roman, la gauche apparaît « distraite », comme il dit, sa bonne conscience encaviardée alimentant des discours sans plus grande prise avec la réalité. Dans les faits, elle s’avère pataugeant elle aussi dans les eaux troubles. Mauvaise nouvelle.

Comme dans Romanzo, le tour de force majeur de Suburra tient aussi dans cette capacité à organiser une valse hallucinante, avec une bonne quarantaine de personnages, et sans jamais perdre le lecteur. Éloge du tournis. Et sale goût dans la bouche : nous sommes tous sur le même manège et toujours sans savoir descendre.