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Corrosion

Jon Bassoff (Gallmeister/Néo Noir)

samedi 23 janvier 2016, par FERRE

Le piège s’ouvre, et on tombe dedans, de suite. Dès le premier chapitre sec comme un coup de trique. Un type rentre dans un bar, au beau milieu de nulle part. S’assoit, commande une bière. Entre une grande rousse. Avec son gars sur les talons. Un redneck à moustache. Qui vocifère contre sa jolie. L’attrape par les cheveux. Le type pose sa bière, se lève et s’en mêle. En met plein la gueule au ducon. La fille en reste béate. Demande le nom du type. « Je m’appelle Joseph Downs, et j’ai servi mon pays avec fierté ». Fin du chapitre. On apprend ensuite que le gars est un vétéran d’Irak, traine depuis son retour son visage en charpie, la faute à une méchante explosion. On voit le truc. Le roman social, sur ces bougres revenus de l’enfer et tombé dans un autre, leur pays qui s’en contrefout, la dérive en solitaire, le cerveau en marmelade. On veut bien suivre la piste, même si on la sent balisée. Sauf que très vite quelque chose cloche. Les traumatismes de l’ancien combattant, d’accord. Mais ce Joseph Downs trimballe autre chose. La corrosion du titre, c’est pas la guerre. C’est un autre mal. Sortie de piste. La deuxième partie en ouvre une autre. La meilleure. Sous le signe de Faulkner. « Il y avait quelque chose de terrible en moi », avertit l’exergue du Bruit et la fureur.

Difficile d’aller plus loin s’en trop en dévoiler. Juste dire que le roman s’embarque dans une caboche malade et qu’à partir de là, le voyage vire au récit d’épouvante. Jon Bassoff adapte son style. La sécheresse du début devient torrent déchaîné. Écriture possédée, formidablement maîtrisée. Pour un premier roman, champion. L’affaire monte en puissance. Le démon pousse sur le terreau fertile de cette Amérique qui patauge dans la bouse, la bondieuserie, le racisme, la gunmania. Jon Bassoff pousse le bouchon, sa phrase houle, les mots se précipitent, se cognent et dansent de Saint-Guy. Ces voix dans ma tête, Seigneur, ces voix dans ma tête ! Vite une résurrection ! Un autre corps ou un autre nom, pour que tout cesse enfin, et que tout recommence bien sûr. En avant pour une troisième partie hallucinée sur un air de revanche. Le lecteur à ce point est déjà bien essoré. Au fond du trou. Mais Bassoff le malin lui tend une main poisseuse en forme d’épilogue. Celle avec marqué Love sur la main du révérend de La Nuit du chasseur. Ou peut-être l’autre. Hate. Ou les deux. Son « héros » peut s’endormir en rêvant du passé. Se souvenir des « belles » choses. Le sourire aux lèvres. Du Diable.