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Intérieur nuit

Marisha Pessl (Gallimard)

mercredi 13 janvier 2016, par FERRE

Un livre du trop. Le deuxième roman de Marisha Pessl affiche une ambition énorme. Il part dans tous les sens, ambiance au polar, cavalcade au thriller, labyrinthe en fantastique, floute les frontières des genres, brasse les références cinématographiques, tambouille le bien, le mal, la vie, la mort, l’art et la manière, le sens de tout et réciproquement, ausculte les rapports père-fille, et puis quoi encore ? Intérieur nuit pas du tout. Le livre au contraire déborde, se déploie en arborescence folle. C’est exaltant, fascinant, et presque forcément frustrant et agaçant.

Résumons l’intrigue. Au départ, Scott McGrath, un journaliste d’investigation déchu, la faute à son enquête de travers sur les mystères entourant la personnalité et l’œuvre de Stanislas Cordova, cinéaste démiurge au costume extra-large (Kubrick+Coppola+Lynch+Argento), auteur de films cultes retiré depuis trente ans dans son Xanadu. McGrath s’est brûlé en s’attaquant au mythe. Depuis, il traîne misère. Mais voilà qu’Ashley Cordova, la fille surdouée du metteur en scène, meurt dans des circonstances assez troubles (suicide ?). McGrath rouvre son dossier. Une jeunette et un ancien camarade d’Ashley lui prêtent bientôt main forte. En avant sur les traces d’Ashley, conduisant bien sûr à fouiller ses relations avec son père. Il est bientôt question de magie noire et autre diablerie, de secte satanique et de gourou manipulateur, d’acteurs sous influence et de fans sous dépendance, de terrains glissants entre fiction et réalité. Monte dans le grand huit, lecteur, et accroche-toi.

On aborde la rampe de lancement avec Hammet chez Mario Bava (les apparitions de la fille au manteau rouge), on retient son souffle avec Chandler se cognant à Kubrick (la visite à l’institution psychiatrique, la soirée dans la maison sur la falaise), puis on fonce dans le brouillard au pays des grigris d’Argento, avant la descente en colimaçon avec trip hallucinogène dans un décor cinémascope (l’excursion chez Cordova), jusqu’au retour plateau du presque roman à énigme, c’est pas moi c’est l’autre, tout cela n’est-il qu’un rêve ? Marisha Pessl ne manque pas d’imagination, mais on se lasse parfois d’un grand huit qui tourne au train fantôme explorant toutes les figures imposées de l’horror show compilées. Sur 700 pages, son récit souvent manque de rythme et se perd dans le foutraque ou, encore une fois, déraille sur un trop plein mal maîtrisé (l’improbable poursuite sur la falaise, le long tunnel de la virée chez Cordova). La faute aussi à ses personnages principaux mal définis, Scott McBrath oscillant entre le malin désabusé et l’obsessionnel maladif, et ses deux acolytes changeant de psychologie comme de chemise.

Sur le style passe-partout, pas grand-chose à dire, si ce n’est qu’il n’est pas toujours en phase avec l’intention démesurée (le prologue méritait sans aucun doute un traitement plus onirique), et que l’utilisation de ces italiques qui prolifèrent est une coquetterie parfaitement incompréhensible. L’intégration des articles et visuels extraits d’Internet est en revanche plutôt maline, et pour le coup bien dosée. La couverture de Rolling Stones reproduite en fin de roman, avec la seule interview de Cordova en 1977 et des appels de « une » savoureux, prouve aussi que la demoiselle Pessl ne manque pas d’humour. Ce qui au final rend son projet sympathique. Il est juste dommage que l’exécution virtuose qu’il exigeait ne soit pas tout à fait au rendez-vous.