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Les enfants de l’eau noire

Joe R. Lansdale (Denoël/Sueurs froides)

mercredi 2 décembre 2015, par FERRE

C’est du Lansdale. La veine East Texas, déjà creusée notamment dans l’excellent Les Marécages (The Bottoms, 2000, prix Edgar Allan Poe), sans doute celle que l’on préfère chez l’auteur. Le Sud des années 1930, avec ses bouseux chasseurs bas du front, ses ignobles ivrognes, ses hobos à la dérive, ses coupables prêcheurs, ses parents indignes, ses destins sur le fil. Ce Lansdale-là charrie toujours les mêmes thèmes avec un bel entrain. Le racisme congénital, la famille dévertébrée, la misère qui colle aux semelles, la violence en viatique, la religion en elixir. Et au milieu coule une rivière, la Sabine, personnage à part entière, qui sauve ou engloutit, selon.

Quatre fuyards (trois ados et une mère) s’embarquent pour une descente du fleuve et aux enfers sur un radeau de fortune. Avec dans leurs maigres bagages les cendres d’une de leur copine morte noyée, et le magot d’un hold-up dérobé à quelques margoulins du cru. Le trio s’est mis dans la tête de rendre hommage à la demoiselle qui rêvait d’être star en répandant ses restes sur les trottoirs d’Hollywood. Sauf que. Les abrutis à qui ils ont volé le pognon ne l’entendent pas ainsi. La traque commence.

Lansdale le dit : il aime profondément les « coming of age stories », les récits initiatiques où les héros sont des enfants. Il se régale à convoquer les figures des méchants des contes populaires. Sy le flic au bandeau, borgne à cause d’une femme noire qu’il avait tenté de violer, Skunk le croque mitaine mercenaire vengeur en Jo l’Indien puissance mille, la vieille sorcière comme une araignée qui attend ses proies dans sa sinistre cabane. Le conte est pervers, gore, fantastique sur les bords, mais Lansdale permet au lecteur de sortir la tête de ce flot tumultueux grâce à ses habituelles métaphores alambiquées. Du genre : « La puanteur qui s’en échappa était tellement forte qu’elle aurait pu être subventionnée par le gouvernement ». Ou bine : « Dans mon monde, rencontrer un quadragénaire avec ses dents, ses deux oreilles et un nez pas cassé était à peu près aussi rare que de trouver une pastèque dans un poulailler ». C’est parfois un tantinet facile, mais on valide. Comme cette tendance à abuser des dialogues. Reconnaissons que le bougre sait y faire. Réussir un hommage à Huckleberry Finn, à Steinbeck, à La Nuit du chasseur, et sans tomber dans les sables mouvants de la redite après Les Marécages, le pari était osé. Il est gagnant.