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La Lumière de la nuit

Keigo Higashino (Actes Sud)

mardi 24 novembre 2015, par FERRE

On la cherche en vain, la lumière dans cette nuit là. On avance à l’aveugle, on croise un personnage, on le suit, on ne sait pas jusqu’où. On tombe sur une impasse. Demi-tour. On prend une autre piste. Fausse. Ou pas tout à fait. On ne sait plus trop. On relève des choses. Des indices ? Peut-être que oui, peut-être que non. Un autre personnage s’avance. On lui emboite le pas. On le perd. On se perd.

Le sixième roman de Keigo Higashino traduit chez Actes Sud est un labyrinthe. On pense entrer par une porte assez classique : le meurtre d’un prêteur sur gages. On commence à s’attacher au taciturne policier Sasagaki, qui se charge de l’enquête. Et puis le voilà qui s’efface. L’énigme reste entière. Et le lecteur déboussolé. Il poursuit quand même. Mais qui ? Mais quoi ? L’histoire s’étire, de 1973 à 1992, en compagnie des acteurs qui gravitent autour du drame initial. Une galaxie avec ses deux astres noirs : la belle Yukiho et l’insaisissable Ryoji. Ces deux là, qui sont-ils vraiment ? Quels liens partagent-ils ? Depuis quand ? Et pourquoi ?

Comme dans la plupart de ses romans, et plus encore ici, Keigo Higashino n’en dit jamais trop. Il distille. Il empoisonne. Il tisse sa toile. Au risque même de lasser. A deux doigts du décrochage. Mais non. Il dessine ses spectres, et le lecteur s’accroche. Quand l’intrigue s’effiloche, la fresque sociologique maintient l’intérêt. Le poids de la tradition, la hiérarchie de fer dans les entreprises, les tourments de la gent féminine, la technologie déboussolante, les envies d’ailleurs qui torturent une société corsetée, participent au sable mouvant. On s’enfonce. La lumière, tout doucement, finit par percer, dans les dernières pages du roman. Elle est pâle, éclaire à peine. On ferme le livre. On vient de subir un délicieux supplice japonais.