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Les loups à leur porte

Jérémy Fel (Rivages)

samedi 17 octobre 2015, par FERRE

Twin Peaks, Stephen King, Joyce Carol Oates. En quatrième de couverture, Rivages ne lésine pas sur la comparaison flatteuse. Les gazettes en rajoutent en convoquant Laura Kasischke, Charles Laughton, et même… Faulkner. Dame ! Les loups à leur porte serait donc une des révélations de la rentrée littéraire. Mais que se passe-t-il dans le monde de la critique pour que d’aussi moutonnière façon elle tombe en pâmoison devant pareil roman ? Le frisson de l’encanaillement en posant ses petits doigts sur un thriller qui tâche ? Le manque de fréquentation d’un genre qui tout soudain leur fait prendre des vessies pour des lanternes ? L’irrépressible besoin de dénicher de l’auteur neuf ?
On se calme. Les loups à leur porte n’est qu’un premier roman dans lequel les défauts sautent bien plus aux yeux que les qualités. Et d’entrée de jeu. Débuter son affaire par un rêve inquiétant et faire le coup du réveil en sursaut du personnage n’est pas interdit, même si le procédé figure en tête du palmarès des effets galvaudés. Mais commencer ainsi et reproduire cette figure ad nauseam six ou sept fois en 434 pages n’est pas qu’agaçant. Cela place le roman sous le signe de l’esbroufe. Et Fel ne va cesser de creuser la veine. Il n’instille rien, passe en force constamment. Qui plus est avec un style pour le moins rugueux. « Elle resta ainsi de longues minutes, le bruit de sa respiration caché par le sifflement du réfrigérateur, et ce jusqu’à ce qu’elle remarque son reflet dans la vitre au-dessus de l’évier et qui lui fit repenser à ce film d’horreur sorti au cinéma deux ans plus tôt, où de jeunes baby-sitters étaient la proie d’un psychopathe portant un masque blanc le jour d’Halloween ».
S’ébaubir, du coup, de la construction du livre ? Façon puzzle, nous dit-on. Un personnage, un chapitre, presque comme une suite de nouvelles, et progressivement des connexions entre les nombreux « loups ». On marche un temps. Et puis on se perd, on s’ennuie à suivre cette compilation de figures du mal qui finissent par se croiser de façon totalement invraisemblable. Quelques épisodes frisent le grotesque (le chapitre Mary Beth II). Comment trouver de la cohérence, voir une certaine virtuosité, à ce méli-mélo parfaitement artificiel ?
Certes, Jérémy Fel peut être crédité d’une certaine efficacité, et d’un talent pour poser des bouts d’ambiances profondément malsaines. Il ne s’agit pas ici de dézinguer méchamment un jeune auteur. Mais de s’interroger d’une part sur le travail de l’éditeur qui laisse passer autant de scories, et d’autre part sur un déferlement de critiques laudatives n’émettant pas le moindre bémol. Jérémy Fel n’en est évidemment pas responsable, il en profite, et tant mieux pour lui. Il n’empêche. L’accueil réservé à son premier roman est tout simplement incompréhensible.