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Miniaturiste

Jessie Burton (Gallimard)

jeudi 1er octobre 2015, par FERRE

« Ces funérailles devaient être discrètes, car la personne décédée n’avait pas d’amis, mais on est à Amsterdam, où les mots s’écoulent comme l’eau, inondent les oreilles, nourrissent la pourriture, et le coin est de l’église est bondé ». Ça commence ainsi et c’est fort joli. Une phrase à tiroirs, intrigante et rythmée, à la fois fluide et qui cogne. Un petit bonheur d’entrée en matière, qui gagne en plus à être relue une fois le roman refermé. La révélation immédiate d’un talent subtil, que confirment les 500 pages suivantes. Jessie Burton est à mille lieues de l’esbroufe et des vanités creuses qui s’étalent ailleurs, d’une rentrée littéraire l’autre. Elle réussit pourtant un premier roman tout à la fois social, fantastique, féministe, humaniste, historique et à énigme. C’est beaucoup. C’est remarquable.

Historique : nous sommes à Amsterdam, très exactement d’octobre 1686 à janvier 1687. Nella Oortman débarque de sa campagne pour rejoindre son époux, Johannes Brandt, riche marchand de la fière capitale à son apogée, ville alors la plus riche du monde. La gamine s’interroge : comment se montrer à la hauteur, devenir une bonne petite maîtresse de maison comme le veut la tradition et son éducation ? Ces questions simples, elle doit très vite les balayer sous le tapis. Car rien ne correspond à ses attentes. Marin, la sœur de son mari règne en austère mégère sur le foyer, ce dernier semble fuir ses devoirs conjugaux, les domestiques bousculent les codes sociaux. Mais qui sont vraiment ces gens ?

Fantastique : Nella cherche sa place, avance sur des sables mouvants. D’autant plus quand s’immiscent dans la maisonnée d’étranges miniatures représentant tout ce petit monde et reproduisant une réalité qu’elles semblent bientôt devancer. Burton installe progressivement un climat trouble, dérangeant. Qui fabrique ces miniatures ? Et pourquoi ? Que racontent-elles ? Quels secrets se cachent sous les masques des uns et des autres ?

Social : quand tout bascule soudain à la faveur d’une révélation sidérante pour Nella, le roman se charge d’une nouvelle dimension, dévoilant le dessous des cartes d’une société parfaitement hypocrite, percluse dans sa rigueur morale et religieuse. La guilde big brother n’obéit à rien d’autres qu’à ses froids intérêts, prête à tout pour préserver l’ordre établi et son pouvoir morbide. Amsterdam est un nid de serpents et Burton excelle dans la description de ses ignobles reptations.

Féministe : parce que partout ce sont tout de même les femmes qui tirent les ficelles. Comme elles peuvent, avec la rage du désespoir ou la colère au ventre. Elles tiennent, donnent le change et des gages au système. Mais elles agissent, cherchent des voies de sortie. Nella se cogne, se perd, mais grandit. Roman d’apprentissage, aussi. Tous les grands romans sont des romans d’apprentissage. Miniaturiste est un grand roman.