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Yeruldelgger

Ian Manook (Le Livre de Poche)

dimanche 16 août 2015, par FERRE

Tout va bien pour Ian Manook, merci. Son Yeruldelgger est devenu en deux ans un petit phénomène polardeux, Le bonhomme s’en régale, à bon droit. Le plus savoureux dans cette édition de poche est d’ailleurs son avant-propos, dans lequel il raconte la « belle histoire » de ce succès « qui [lui] tombe dessus à l’âge où [ses] épaules commencent à fléchir » (à 65 ans). Car Ian Manook, de son vrai nom Patrick Manoukian, s’est décidé sur le tard à dépasser ces tentatives d’écriture qui le poursuivaient depuis l’adolescence mais qu’il accumulait dans ses tiroirs sans jamais forcer le cap de la publication. Sa fille de 19 ans a fini par s’en fâcher tout rouge, exigeant plus que quelques pages de-ci de-là soumises à ses avis. Ian Manook s’est donc promis de publier du coup deux ouvrages par an dans divers genres. Et c’est avec Yeruldelgger, son quatrième essai, qu’il décroche la timbale en 2012. Et pas qu’un peu. Les prix dégringolent : Grand Prix des lectrices de Elle, Prix SNCF du Polar 2014, Prix Quais du Polar 2014, et bien d’autres encore. Une invraisemblable moutonnerie.

Car de quoi parle-t-on ? D’un héros à la Mankell, à la Indridason, à la Rankin si l’on en croit les gazettes qui ont la gâchette à référence un rien sensible. Pensez donc : le commissaire Yeruldelgger est forte tête, plombé par un passé chargé (sa petite fille Kushi est morte à cause de son obstination à poursuivre une enquête, sa femme a sombré dans la folie) et un présent tout aussi lourd (sa deuxième fille le rejette et s’évade dans l’alcool et la drogue). Bien : la barque est pleine, mais Manook la propulse avec un moteur de 30 tonnes, et son Charles Bronson des steppes est très loin de la profondeur et de la subtilité psychologique de ses cousins scandinaves et écossais. Même observation pour les personnages secondaires, caricaturaux à l’extrême (les gentils tellement humains et les méchants crétinement méchants). Taillés à la serpe également, les dialogues qui empilent points d’exclamation et réflexions désolantes. Exemple : après une course poursuite dans les égouts de la ville, une adjointe de Yeruldelgger et un gosse des rues qui l’aide s’emploient à sauver la fille du commissaire en fort mauvaise posture :

Le gamin : « Lève-toi et touche la conduite ! Tout de suite ! Arrête tes conneries et ne perds pas de temps ! »
L’adjointe : Hey, reste poli, tu veux ! »

Pardon ? L’essentiel du roman est ainsi écrit en rafale automatique, vite fait mal fait. L’auteur d’ailleurs le résume dans son avant-propos. Il écrit « sans plan et d’un seul jet. Plutôt vite, une dizaine de pages par jour ». Forcément, cela donne :
« Quelle colère avait réussi à troubler à ce point son jugement sur lui-même ? Yeruldelgger le savait bien : c’était la mort de Kushi. En tuant l’innocence de son enfant chérie, ils avaient fracassé la sérénité de son âme et il s’était tourné vers la vengeance. Face à l’échec de son enquête, c’est de lui-même qu’il s’était finalement vengé pour ne pas avoir su venger sa petite fille. Mais il n’avait plus de colère à présent. Plus aucun désir de vengeance (…) Il n’était plus habité par le devoir intime, serein, calme de prendre la vie de ceux qui avaient pris ou essayé de prendre la vie de ceux qu’il aimait. ».

Ça pique. Oui mais voilà : Manook a la trop bonne idée de situer son intrigue en Mongolie. Parfait ça. Garantie d’exotisme, souffle des grandes plaines et yourtes à gogo. Les gazettes encore évoquent donc le « polar ethnologique » à la Tony Hillerman. Misère. Le bon Tony peut se retourner dans sa tombe. Bien sûr, on découvre la sinistre vie souterraine d’Oulan-Bator (mais pas grand-chose de plus). Les amateurs saliveront sur les recettes du kuushuur et du boodog. Les fans de Shaolin et autres ninjaniaiseries apprécieront le séjour du héros en régression petit scarabée au monastère du Nerguii, où ils feront aussi un peu d’histoire pour pas cher. Polar ethnologique ou polar carte postale ? Plutôt la deuxième solution. Car Yeruldelgger est au final un passable roman de plage. Rien de moins, mais surtout rien de plus.