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Dans la colère du fleuve

Tom Franklin et Beth Ann Fennelly (Albin Michel)

dimanche 28 juin 2015, par FERRE

Ça commence en fanfare. D’abord Dixie Clay, jolie frimousse taches de rousseur sous boucles auburn, mais Winchester en pogne. Et pas maladroite avec. Capable de dégommer un paquet de Lucky à 30 m. Ou quasi. La prouesse impressionne les deux agents du fisc qui cuisinent son bootlegger de mari, Jesse, menotté à une chaise. Renversement de situation. Jesse est détaché, il braque le tandem flicard, s’enfonce dans la forêt avec eux. Dixie Clay se demande bien ce qui va leur arriver.

Changement de décor. Ham Johnson et Ted Ingersoll font route vers Hobnob, un bled sur le Mississipi. Deux anciens vétérans de la guerre 14-18, devenus agents du fisc à la réputation d’incorruptibles, choisis pour leurs états de service par Herbert Hoover, le secrétaire d’État au commerce responsable du respect de la loi sur la prohibition, pour une mission spéciale : fureter à Hobnob, découvrir qui distille dans ce coin paumé, et retrouver deux de leurs collègues portés disparus. Ham et Ted s’arrête sur le chemin dans un magasin général et tombe sur une tuerie. Trois cadavres. Et un putain de bébé qui braille.

Fort bien. On se dit que voilà un retour à la case départ pour Tom Franklin. Ambiance Culasse de l’enfer, son formidable premier roman, avec juste un passage de l’Alabama fin XIXe au Mississipi 1927. Western noir en perspective. Sauf que Franklin met de l’eau dans son sévère bourbon. Et pas seulement parce qu’il est beaucoup question de flotte et de colère du fleuve, Franklin situant son affaire durant la Grande Crue qui noya des millions d’hectares dans six états américains, inondation la plus catastrophique de l’histoire du pays (le coup de projecteur sur cet épisode plutôt oublié n’est pas le moindre intérêt du livre). Non. Franklin bifurque assez vite avec ce petit bout vagissant que prend en charge l’ancien orphelin Ingersoll, avant de le confier, par hasard, à Dixie Clay. L’influence évidemment de la poétesse Beth Ann Fennelly, sa femme. C’est elle qui est à la manœuvre sur tous ces passages d’une tendresse formidable au cœur du chaos : les sentiments qui remontent à la surface chez Ingersoll, les relations qui se nouent avec Dixie Clay autour du bébé, leurs destins qui s’embarquent sur le même radeau quand tout part à la dérive. Le flot romanesque qui en découle charrie le lecteur aussi puissamment que les eaux déchaînées du Mississipi débordant. Réussite d’une écriture à quatre mains parfaitement maîtrisée. Le tandem dans certains entretiens confesse sa passion du lyrisme, mais sans jamais sombrer dans l’excès de pathos envahissant. Leur langue commune est précise, calculée : « Nous sommes tous les deux très attachés aux coupes, explique Franklin. Tout ce que nous pouvons couper, nous le coupons, et joyeusement ». Travail exemplaire et payant. Le résultat est là : une histoire d’amour magnifique qui émerge d’un roman noir historique sans concession. Un vrai plaisir. Et la confirmation, une fois de plus – la quatrième après La culasse de l’enfer, Smonk et Le retour de Silas Jones – du talent tous azimuts de Tom Franklin.