Accueil > Chroniques > Histoires assassines

Histoires assassines

Bernard Quiriny (Rivages)

mercredi 10 juin 2015, par FERRE

Il y a beaucoup de morts dans les vingt-et-une nouvelles qui composent les Histoires Assassines de Bernard Quiriny. Des victimes d’un critique littéraire serial-killer, quelques trépassés que les choses douées de parole nous révèlent, un homme dont le corps littéralement se liquéfie, les membres d’une étrange tribu qui s’aveuglent mais se piquent de vivre dans les arbres (les chutes ne sont hélas pas rares), un guillotiné qui tient à avoir le dernier mot, etc. N’allez pas croire pour autant que le belge auteur donne dans la nouvelle policière. Loin s’en faut. Le docteur en droit Bernard Quiriny s’amuse à baguenauder au pays du court récit fantastico-poétique avec pour arme ravageuse son esprit caustique et loufoque. Démonstration par l’exemple avec la deuxième de ces histoires intitulée « Sévère mais juste », contant les 31 meurtres d’écrivains auxquels s’astreint un critique littéraire pendant un mois (et pas celui de février bien entendu) :

« Le 2. Herbert G. Draevic. Économiste, universitaire, auteur d’essais brillants, souvent consulté par la presse en tant qu’expert. Il s’est abandonné hélas à l’écriture d’un roman, comme tout le monde ; c’était mauvais, et la critique – moi compris – le lui a reproché. « Je ne recommencerai plus », a-t-il plaisanté. De fait, non. (…)

Le 5. Dale McIntyre. Il se prenait pour Chateaubriand et avait écrit des Mémoires qu’il disait somptueux, mais qui selon son souhait ne sortiraient qu’après sa mort. Impossible d’attendre. (…)

Le 24. Roy Liddle. Ce réactionnaire se plaignait sans cesse de la déliquescence des mœurs, des valeurs, de tout, et soupirait après l’époque de ses aïeux que, pour son bonheur, il vient de rejoindre grâce à moi dans la tombe. »

Si le bonhomme donne dans le noir, c’est donc dans l’humour noir, régalant son lecteur avec son ironie jubilatoire et son imagination surféconde. Il y a dans les nouvelles de Quiriny (ses formidables autres recueils L’Angoisse de la première page (2005) et Contes Carnivores (2008) notamment) mille et une fois plus d’idées savoureuses que dans les trois quarts de la production française actuelle. Le bougre écrit comme Magritte peint, conjugue au corrosif, surréaliste et inventif en diable. Un auteur rare, que l’on ne peut que conseiller de suivre, jusqu’en Sterpinie par exemple, ce pays de huit millions d’âmes dont la capitale se trouve sur une île. Enfin si elle existe. Avec Quiriny, on ne sait jamais vraiment dans quoi on s’embarque. Mais le voyage vaut le détour.