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Pukhtu

DOA (Série noire)

dimanche 10 mai 2015, par FERRE

L’ambition est rare dans le polar d’ici. Plonger dans le chaos de la guerre, celle qui ravage l’Afghanistan, neuf mois durant, très exactement du 14 janvier au 11 septembre 2008 pour ce premier tome de Pukhtu (le second, l’an prochain, devant prolonger le carnage jusqu’à mi-2009). Comment appréhender le monstre ? Par le biais comptable surtout, si l’on en croit les gazettes promptes à souligner le travail énormissime qui sous-tend l’œuvre de 670 pages, 58 personnages, 59 dépêches d’agence ou articles de journaux, 131 entrées dans le glossaire à la fin du roman, des dizaines de théâtres d’opération, d’extraits de rapports opérationnels. Un foisonnement qui suffirait à poser la performance. Dans Libération du 7 mai 2015, DOA en rajoute une couche : « Les recherches ont duré près de quatre ans, elles ont continué jusque dans l’écriture. Pour cela, j’ai lu près de 3 000 livres et 20 000 articles ». Si l’on saisit sa calculette, on peut traduire ainsi cette affirmation : DOA a avalé quotidiennement 2 livres et 13 articles. Un surhomme. La journaliste de Libération ne le relève pas. DOA aurait pu dire trente fois plus ou vingt fois moins. Qu’il se soit documenté pour écrire est une évidence. Comment, on s’en fout. Lui aussi d’ailleurs.

Il l’explique dans un autre entretien éclairant avec le site Unwalkers (http://www.unwalkers.com/entretien-avec-doa-take-shelter/) : « Il y a trois choses assez pénibles dans les usages contemporains de la promotion. La première est cette envie – qui doit être à tout prix satisfaite – de savoir comment les objets artistiques sont conçus et fabriqués dans les moindres détails. C’est une question contrenature pour un créateur, à laquelle lui-même a du mal à répondre, et cela tue, à mon sens, la mystique de son travail et le merveilleux associé aux œuvres. A terme, cela annihile même toute forme d’innocence chez le lecteur/spectateur. La seconde est la propension à se servir de la documentation comme argument de vente, notamment des livres et/ou des films et des séries, tous mis en avant avec cette accroche : « tiré de faits super réels ». Quand on parle de bouquins notamment, cela permet d’escamoter l’essentiel, ce qui est écrit et la façon dont le sel du roman est transmis à celui qui le lit. Le troisième truc, c’est cette manie ultra-capitaliste qui consiste à aligner, dans tous les domaines, des chiffres pour un oui pour un non afin de se donner l’illusion de la performance ; « j’ai lu beaucoup donc forcément ce que je vous raconte est hyper-valable ». Cette tendance nous concerne tous et il m’arrive de ne pouvoir m’en défaire – je lutte, pourtant, hein ! (sourire) – mais je n’ai pas envie de m’amuser ici à aligner les pommes de la presse avec les poires de la littérature – spécialisée ou non – et les oranges documentaires – officielles ou pas, écrites ou audiovisuelles – avec lesquelles j’ai, entre autres, composé la salade de fruits intellectuelle qui a nourri « Pukhtu ». Il suffit de dire que j’ai pris mon temps, harmonisé les saveurs et rectifié les assaisonnements de façon à la rendre digeste. Enfin, espérons. Il me semble, dès lors que l’on a la prétention d’inscrire son travail dans une certaine réalité, nécessaire de prendre le temps de se renseigner sur le sujet traité, c’est la moindre des politesses ».

Disserter sur la matière à fiction n’est certes pas inintéressant. Mais ne dit pas grand-chose sur l’essentiel : son façonnage littéraire. DOA tient-il son incroyable pari ? Plutôt oui. Mais pas sans mal. Passé l’effet de sidération de la scène introductive, DOA s’embarque dans un récit à la fragmentation parfois excessive. Abondance de biens peut nuire (le détour, par exemple, par les pilotes des drones s’imposait-il ?), et il faut tout de même 230 pages pour que DOA pose son cadre et la plupart de ses personnages. C’est beaucoup. C’est trop. Prière de s’accrocher pour le lecteur. La récompense est à venir. Bien sûr. Mais fallait-il déployer autant de pistes pour faire décoller l’engin ? Toutes ces précisions sont-elles indispensables, même s’il faut reconnaître que DOA parvient à ne pas sombrer dans le documentaire didactique et froid, ce piège que n’évite pas toujours Caryl Férey ? Ne peut-on regretter quelques scènes d’assauts parfois répétitives et au final, récurrente, cette impression de lecture fastidieuse ?

Heureusement, la tension monte à partir de la page 400, parce que DOA se décide à concentrer ses efforts sur ses personnages les plus denses : le mercenaire Fox, le chef de clan pachtoune Sher Ali, les journalistes Peter Dang et Amel Balhimer. Si ce n’est pour eux, pourquoi lirions-nous la suite ? Pour reprendre une dose de chaos, de corruption à tous les étages, de violence absurde, pour saisir à quel point ce sont des êtres humains avec leurs histoires qui se retrouvent broyés par la folie guerrière et non de la chair à statistiques pour bulletins d’informations ? Pour partager avec DOA cette « profonde tristesse » qui l’a « accompagné tout au long de l’écriture de ce roman (…) Les sources de cette mélancolie sont multiples mais il est évident que tout ce que j’ai absorbé lors de l’élaboration de ce texte m’a beaucoup affecté. Ces réalités multiples fondues en une seule, de fiction, sont désespérantes. Donc c’est aussi un texte sur le chagrin » (l’interview d’Underwalkers encore) ? DOA s’applique à l’hyperréalisme, en essayant de conserver ses distances, sans positionnement moral ou éthique, considérant que les faits, empilés ainsi, suffisent « à dire quelque chose ». Sans doute ce quelque chose affleure-t-il effectivement. Mais en refermant le livre, on se demande si face au monstre, on ne se retrouve pas tout de même en manque, un peu, de point de vue.