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Des nœuds d’acier

Sandrine Colette (Livre de Poche)

jeudi 9 avril 2015, par FERRE

Théo, la quarantaine, sort de prison, se met au vert, randonne, tombe sur une ferme isolée habitée par deux vieux frères qui le capturent et le réduisent en esclavage. Intrigue minimaliste et premier roman. Court. Sa qualité première. Sandrine Collette en parle sur le blog Du bout des lettres : « Avec mon éditrice [Béatrice Duval chez Denoël] nous avons beaucoup travaillé le rythme du livre. Le manuscrit était long au départ et elle m’a donné un conseil vraiment intéressant : il faut compacter, compacter, compacter ! J’ai donc beaucoup coupé. En faisant cela, on se rend compte à quel point on a parfois tendance à meubler ».

Merci. Merci pour ce travail dont se passent malheureusement trop d’auteurs et d’éditeurs. Des nœuds d’acier donc. Qui débute par un procédé littéraire classique, notamment dans le genre fantastique : le manuscrit ou le journal retrouvé, attestant l’histoire « vraie ». Puis bascule dans le « captivity thriller » cher aux Américains. Référence en la matière, le Misery de Stephen King. A la lecture de ces Nœuds d’acier, on pense plutôt au sous-genre cinématographique largement abondé par des flopées de série B et Z en déferlante sur grand écran (ou direct DVD) avec leurs passages obligés (l’évasion manquée, le voisinage complice, etc.). D’autant plus curieux que Sandrine Colette assure ne fréquenter que rarement les salles obscures. Heureusement, l’auteur ne se vautre pas dans le « torture porn », misant plus sur le supplice psychologique (la déshumanisation du « héros » réduit à la condition de chien) que sur les effets gore.

Est-ce efficace ? Non et oui. Disons que Colette tient son récit sur un fil dont le lecteur considère avec scepticisme la fragilité et son envie réelle de jouer dessus les équilibristes. La situation de base d’abord. Théo est une boule de haine, au violon quelques années pour avoir torgnoler son frère coupable d’avoir séduit (et plus car affinités) sa femme. Le traitre en est resté légume, paralysé à vie, et la première idée du cogneur désencristé est d’aller le visiter pour lui rappeler combien il se réjouit de le savoir ainsi baveux sur sa chaise roulante. Très méchant et violent Théo, donc. Mais qui devient plus tard et bien vite chien-chien à ses pépères sous la férule des deux gérontes géoliers. Crédibilité moyenne. Mais admettons. De la même façon, la loque humaine incapable de la moindre réaction finit par trouver la ressource de tenter une manipulation mentale sur un des séniles. Faudrait savoir. Autre bémol, la propension de notre Théo à chercher évasion dans ses souvenirs conjugaux, convoquant madame en doux pansement moral dans ce monde de brutes. Ces passages plombent le rythme, mais surtout dessine encore un personnage à la vraisemblance trop vague pour emporter l’adhésion. Ce qui désamorce du coup la fin du roman (après le pire), et peut-être même la totalité : ce journal à la première personne (mais qui est-elle au fond ?).

La vraie réussite tient plutôt au tandem de chenus kidnappeurs, crétins vicelards aux pensées torves, bourreaux routiniers et soulards salaces qui finiront par s’embourber dans leur néant crade. Mention très bien pour les deux frères furibards donc, et pour quelques envolées bienvenues sur la nature tour à tour hostile et refuge. En somme, un premier roman encore bancal, mais avec de belles promesses. Suffisantes visiblement pour lui valoir en 2013 le Grand prix de littérature policière. Ah bon.