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L’a-t-elle empoisonné ?

Kate Colquhoun (Christian Bourgeois)

vendredi 6 mars 2015, par FERRE

Florence Maybrick s’ennuie. Bien sûr les soirées mondaines qu’elle organise parce que c’est son rôle. Bien sûr les sommes folles qu’elle claque en toilettes de luxe. Bien sûr tous ses domestiques qui dépoussièrent son quotidien. Bien sûr ses deux enfants, mais peut-être arrivés trop tôt. Florence n’a que 26 printemps, et elle est lasse d’écouter son mari James, hypocondriaque épuisant de vingt ans son aîné, se plaindre de ses bobos. Elle se languit de son Amérique natale, s’interroge sur son choix de suivre son vieil époux anglais en perfide Albion, envisage de divorcer, prend un amant. Rien que de relativement banal en somme. Mais voilà : son mari tombe vraiment malade, elle le soigne et le veille, mais il décède. Surtout, tout cela se passe dans les années 1880, à Liverpool en pleine ère victorienne. Des soupçons très vite pèsent sur Florence. Les domestiques cancanent, les frères de James venus à son chevet s’interrogent. L’a-t-elle empoisonné ?

L’ « affaire » est lancée. Les gazettes de l’époque s’en saisissent. Le contexte est porteur. D’autres cas d’empoisonneuses ont déjà défrayé la chronique. Les lecteurs en sont avides. D’autant plus que jamais pareil crime supposé ne s’est installé dans le salon d’un riche négociant, d’une de ces familles bourgeoises typiques de la bonne vieille Angleterre. Les journaux se régalent. L’enquête aboutissant à la mise en accusation de Florence et dans la foulée son procès passionnent la population au point de reléguer au second plan les meurtres de Whitechapel. Jack l’éventreur battu à plate couture par la femme aux potions d’arsenic : ce ne sont que des putes d’un côté que l’on charcute dans les quartiers sordides de Londres, alors que de l’autre, sous les épais tapis de la « haute », se cachent de scandaleuses turpitudes qui, les commentateurs en sont certains, menacent les fondements même de la société. Car enfin quoi ! Cette femme qui se pique d’une certaine indépendance vis-à-vis de son époux, qui – horreur ! – le trompe sans vergogne, et qui pousse le vice jusqu’à le précipiter dans la tombe de la manière la plus sournoise qui soit ! « Son affaire suggérait que, en s’affranchissant du rôle qui lui était assigné et en utilisant du poison comme arme contre une mésentente réprimée et néanmoins fébrile, même la femme la plus ravissante pouvait réussir un acte de violence parfaitement silencieux », écrit Kate Colquhoun. Est-ce simplement tolérable ?

Mais rien n’est véritablement clair dans cette fameuse affaire. Les scientifiques convoqués se divisent. L’arsenic est-il vraiment la cause de la mort ? L’époux n’était-il pas un drogué notoire, à force d’ingérer diverses médecines pour soigner ses maux récurrents ? Et ne trompait-il pas lui aussi son épouse ? La question sexuelle pèse des tonnes durant le procès. L’infidélité de Florence est au cœur des débats. La morale s’invite dans le prétoire. « Pour des fautes comme la sienne, les jugements du monde sont certes inégaux. Chez, un homme, de telles fautes sont trop souvent considérées avec indulgence, mais dans le cas d’une femme, c’est le péché impardonnable », plaide son avocat. Florence peut bien émouvoir quelques pionnières militantes de l’émancipation, la gent féminine, très assidue à l’audience, est dans l’ensemble aussi hostile à l’accusée. « Les femmes s’avéraient au nombre de ses détracteurs les plus inflexibles et les plus acerbes. Il semblait largement admis que ses pulsions « contre nature » et une sexualité « scandaleuse » allaient de pair avec le meurtre prémédité et violent ». Et puis Florence est Florence, tout en énigmatique fragilité, jeune Américaine du coup suspecte, trop belle pour être honnête. « Il y avait chez elle une certaine effronterie qui s’opposait directement aux forces du conservatisme et des bienséances », et son adultère au final « portait sur les nerfs de ceux qui s’élevaient contre les réformes sociales ».

Ce n’est pas le moindre des talents minutieux de Kate Colquhoun de visiter ainsi tous les enjeux du faits divers en cette société victorienne au lustre pâlissant. Le siècle finissant chamboule bien des certitudes, et le procès Maybrick cristallise à la fois inquiétudes et espoirs de changement. L’opinion publique d’ailleurs chancelle au fil des débats, et si la culpabilité est finalement prononcée, la suite ne se termine pas comme programmé, sur le gibet. Des années encore après le verdict, l’affaire Maybrick agite les esprits. Jusqu’au bout Kate Colquhoun tient aussi son lecteur en haleine. Son travail d’une précision colossale ne décourage pas, mais renforce au contraire la fresque politique qu’elle impose l’air de rien. La radioscopie de l’époque est plus que brillante : dans son genre, exemplaire.