Accueil > Chroniques > Une si jolie petite fille

Une si jolie petite fille

Gitta Sereny (Plein Jour)

mercredi 28 janvier 2015, par FERRE

C’est un livre éprouvant. Terriblement éprouvant. Un livre qui cherche à comprendre l’impensable et pose la question de la réaction de la société face à cet impensable : un enfant qui tue d’autres enfants. L’affaire a secoué l’Angleterre au printemps 1968. Dans le quartier défavorisé de Scotswood à Newcastle, au nord du pays, deux gamines sont arrêtées après les meurtres de Martin Brown, 4 ans, et neuf semaines plus tard de Brian Howe, 3 ans. Norma Bell (13 ans) et Mary Bell (11 ans) portent le même nom, mais sont deux voisines sans aucun lien de parenté. Leur procès se déroule sur neuf jours à la fin de la même année. La plus grande est acquittée, et Mary Bell condamnée à perpétuité. Ce procès, Gitta Sereny (1921-2012) le couvre et en tire en 1972 un premier livre - Meurtrière à 11 ans – dans lequel elle ré-explore le dossier, forte d’une enquête de deux ans après la sentence. Presque trente ans plus tard, la journaliste revient sur l’histoire de Mary Bell, « en élargissant les dimensions » comme elle l’écrit, après une série d’entretiens avec la principale intéressée, libérée en 1980 et mère âgée de presque 40 ans quand sort Cries Unheard en 1998 en Grande-Bretagne. Le titre anglais d’Une si jolie petite fille dit beaucoup, mais au risque de la fausse piste. Le projet de Sereny est énorme. En écoutant Mary Bell adulte, elle tente certes de cerner les raisons de son acte : « Comment un enfant peut-il agir d’une manière qui lui sera proprement inconcevable une fois adulte ? Y a-t-il dans l’esprit humain, les nerfs, le cœur, quelque chose qui possède le pouvoir de détruire ou de paralyser, puis de recréer ou rétablir, la moralité et la bonté ? J’ai eu et j’ai toujours l’espoir de trouver des réponses à ces questions, aussi monumentales soient-elles, grâce à l’examen minutieux de la vie d’une enfant en particulier », introduit Sereny. Elle ne cherche pas seulement à expliquer, encore moins à justifier, mais à approcher la vérité de la personne en question, en s’armant d’un « détachement » indispensable. Elle ne verse pas dans une empathie suspecte, et comme elle le précise : « Au cours des sept mois d’entretiens et, au total, deux années qu’aura duré l’élaboration de ce livre, pas un seul jour n’a passé sans que je pense aux familles des deux petits garçons ». Mais la journaliste s’engage en revanche vraiment sur un autre front : celui de la perception et de la réponse sociale à ce type d’actes, constatant l’inadéquation scandaleuse du traitement judiciaire et carcéral du cas Bell, soumis à la même justice qu’une adulte (10 ans, c’est l’âge de la responsabilité pénale en Grande-Bretagne). Au service de ce projet multiforme, Sereny réussit un livre à la construction redoutablement efficace. D’abord les faits et un procès sidérant, où jamais n’est analysé le contexte familial des deux accusées, à peine effleurée leurs personnalités, et quasiment pas interrogée la notion de bien et de mal pour des filles de 11 et 13 ans grandies dans des conditions plus que traumatiques. Les faits même n’en sortent pas parfaitement élucidés, et Mary devient « le monstre », dangereuse et donc condamnée à la réclusion à vie. La deuxième partie du livre est le long récit de son incarcération, de 1969 à 1973 dans une section spéciale sécurisée d’un établissement d’éducation surveillée (où elle est la seule fille), puis entre 16 et 20 ans (1973-1977) dans une prison pour femme, et enfin, de 1977 à 1980, dans une prison « ouverte » avant sa libération conditionnelle à 23 ans en 1980. Pendant toute cette période, la question de son état psychique, de sa façon de « composer » avec ses actes, n’est quasiment pas abordée. Les différentes structures qui l’accueillent se contentent de se refiler un dossier presque muet sur ses antécédents familiaux, et particulièrement sur ses rapports avec sa mère, au coeur du sujet pourtant comme le révèle progressivement le livre. Mary s’enfonce dans une forme de déni, sans aucun accompagnement ou aide pour la confronter à ses meurtres. Les « crises » ne manquent pas pourtant tout au long de son emprisonnement, comme autant d’appels au secours qui se heurtent à la froide machine carcérale. Dans un dernier volet enfin, Sereny aborde la sortie, la reconstruction chaotique, le jeu du chat et de la souris avec des médias qui piste ses nouvelles identités, le travail délicat des agents de probation, la maternité improbable et pourtant… Et c’est là, concentré sur quelques pages vertigineuses et dérangeantes que l’enfance de Mary ressurgit, foudroyant le lecteur. Les souvenirs remontent, par bribes, intolérables. Jusqu’au « point de rupture », les deux passages à l’acte, la « ouate noire » de l’instant des meurtres, confessés au présent glaçant. On sort totalement bousculé du livre de Gitta Sereny. Qui ne lâche pas le morceau, jusqu’au bout, jusqu’à sa dernière interrogation en conclusion assommante : « Croyons-nous en la rédemption ? ». En ces temps de confusion extrême autour de la violence et de l’insécurité, en sommes-nous encore capable ?