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Les Douze enfants de Paris

Tim Willocks (Sonatine)

mardi 27 janvier 2015, par FERRE

Et dire que son intention de départ était d’écrire 400 pages ! Mais voilà : quand le fauve Tim Willocks est lâché, quand de son cerveau malade s’extraient des personnages démesurés, quand le bougre n’ambitionne rien moins que d’ausculter le chaos et l’anarchie en s’attaquant à l’une des pires folies furieuses de l’Histoire, rien ne peut arrêter le torrent de fange, de sang, de larmes qui déferle, déborde et emporte le lecteur charrié par ce récit énorme 937 pages durant. Applaudit-on cependant des deux mains à ce mauvais traitement consenti ? Pas complètement. On l’attendait pourtant, ce retour en fanfare de Mattias Tannhauser, le chevalier de Malte survivant de La Religion, le précédent monstre littéraire de Willocks. On se délectait à l’idée de le retrouver plongé au cœur de Paris ce 23 août 1572, à la veille de l’insigne Saint-Barthélémy. Après l’absurdité absolue du siège de Malte, comment allait-il tailler son chemin dans cette capitale en putréfaction qui d’emblée semble appeler son martyr ? A coup de poignard, d’épée, de lance, de hallebarde, de spontone évidemment. Il estropie, éventre, éviscère, égorge, décapite à tour de bras. Comme dans La Religion ? Beaucoup, beaucoup plus que dans La Religion. Mattias et ses compagnons assiégés luttaient contre le harcèlement des hordes turques, et ces massacres effrénés, dans leur répétition grotesque, révélaient au mieux la stupidité de la boucherie guerrière. Cette fois, l’angle est différent : le chaos total qui baigne le carnage parisien, sans foi (paradoxalement) ni loi, doit interroger sur la nature humaine à travers Mattias ce « héros ». On saisit le propos, on adhère moins à l’illustration par la surenchère systématique. L’effet de saturation et le jusqu’auboutisme de Mattias, qui en rajoute et pratique l’horreur sidérante comme arme de survie, dérange (c’est le but), mais on finit par se demander si l’auteur cette fois ne cède pas quelque peu à cette fascination piégeuse pour la violence, qu’il évitait habilement dans La Religion. Le trop plein confine à l’ennui, et Willocks en perd parfois sa maîtrise hallucinante, comme dans ces derniers chapitres sur « la chaussée du diable » qui frisent l’overdose, noient le lecteur dans un déchainement meurtrier hystérique, à la façon des films d’actions survoltés dans lesquels le montage syncopé finit par remplacer toute idée de mise en scène. C’est dommage, car le talent de conteur de Willocks, dans une pure tradition feuilletonesque qui n’est plus guère de saison, reste intact la plupart du temps. Mais en multipliant les personnages – une soixantaine à qui il réussit à donner leur chance -, en trimballant Mattias, ses enfants perdus et dame Carla aux quatre coins de Paris, le tout en 36 h chrono (fausse bonne idée ?), Willocks se laisse lui aussi chahuter par l’énormité foisonnante de son projet. On attend tout de même le troisième – et normalement dernier – tome des aventures de Tannhauser. Pour terminer en beauté, Willocks saura-t-il calmer le jeu ?