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Dernier jour sur Terre

David Vann (Gallmeister)

lundi 29 septembre 2014

C’est le jour de la Saint-Valentin. Le 14 février. 2008. Sur le campus de DeKalb, Université de l’Illinois, il est 15 h 04 quand la porte derrière l’estrade d’un des amphithéâtres s’ouvre à la volée. Entre un type. Il brandit un fusil. Il commence à tirer sur les étudiants du premier rang. Trois minutes plus tard, à 15 h 07, le carnage est terminé. Cinq élèves sont morts, 18 autres blessés. Le meurtrier s’est suicidé. D’une balle dans la bouche.
Dans ce Dernier jour sur Terre, publié en 2011 aux Etats-Unis et inédit en France, David Vann revient sur une de ces tueries de masse qui régulièrement s’invitent dans l’actualité américaine. Pourquoi celle là plutôt qu’une autre ? Sans doute à cause de son auteur : Steve Kazmierczak, 27 ans. Pour ses professeurs et ses amis, un étudiant plutôt doué, sensible, incapable d’un acte aussi insensé. Sauf que. David Vann décide de se pencher sur ce cas, en menant une enquête pour le magazine Esquire, à l’origine du livre. Au travail journalistique il ajoute un questionnement très personnel. Car il découvre bien vite le passé trouble de l’étudiant-modèle Kazmierczak, un parcours qui au départ n’est pas sans point commun avec le sien : enfance malheureuse, inadaptation sociale, et surtout, un rapport aux armes pour le moins problématique. Après le suicide de son père, David Vann s’isole avec sa douleur, perd ses amis, s’invente de vengeresses fusillades ou des cartons sur les voisins avec les flingues hérités de son grand chasseur de paternel. Vann du coup s’interroge : n’aurait-il pas pu, lui aussi, devenir comme Steve un tueur de masse ?
Le jeu de miroir renforce sans doute l’implication de Vann dans ce projet. Ayant obtenu un accès exclusif au dossier de police complet de l’affaire, il plonge et en explore les eaux les plus sombres. Et le lecteur avance en apnée dans l’histoire sidérante de Steve Kazmierczak. Celle d’un gamin paumé, qui grandit vautré sur un canapé en regardant des films d’horreur avec sa mère dépressive, touille à l’adolescence ses idées vagues où se mélangent la Bible, le Ku Klux Klan, le gothique, la bouillie libertarienne, la National Rifle Association, l’incertitude sexuelle, les envies de suicide. Steve passe plusieurs fois à l’acte, se manque, se fait suivre, mal, bouffe des cachetons. De cette merde, il tente de s’extraire. En passant par l’Armée. Il cache ses difficultés psychiatriques et s’enrôle. Un cadre, des repères, des ordres, c’est parfait. Mais ses mensonges le rattrapent. Il est exclu. Il s’applique alors, à la Northern University of Illinois (NIU), à devenir un étudiant en sociologie et criminologie plutôt brillant et apprécié. Il donne le change. Personne à la faculté ne connaît vraiment l’autre Steve. Celui qui bagarre encore avec ses traitements médicamenteux et ses crises d’angoisse répétées, qui via un site Internet multiplie les rencontres sexuelles plus ou moins sordides, qui passe des heures à dézinguer tous azimuts en mode virtuel sur des first-personnal-shooter, qui voue un culte à Marylin Mason (l’auteur de la chanson Last Day on Earth du titre), qui étudie dans le détail les méthodes des tueurs de Columbine ou de Virginia Tech, qui délire sur les théories conspirationnistes, sur l’individu-roi, Nietzsche et Hitler. David Vann interroge Mark, l’ami le plus proche de Steve, qui évoque son copain avec un détachement glaçant. Il cite de longs extraits de mails échangés entre Steve et Kelly, celle de ses conquêtes avec qui il partage le plus un certain « sens de l’humour déviant », du genre qui fait apprécier les T-shirts à inscription trop fun, style : « Vos amis vous aident à déménager. Vos véritables amis vous aident à déplacer les cadavres ». C’est terrifiant. C’est monstrueux. Tout comme est terrifiante la folie furieuse made in US autour des armes. Deux exemples rapportés en fin de bouquin par Vann :

- Steve achète certaines de ses armes auprès du même fournisseur que Cho, l’auteur du massacre de Virginia Tech en avril 2007 (32 victimes). Ce même fournisseur, deux mois après la tuerie à la NIU, fait un discours à Virginia Tech en soutien au droit pour les étudiants de porter une arme dissimulée, self defense oblige !

- Après la fusillade à la NIU, le pouvoir législatif de l’Illinois propose une loi permettant de limiter l’achat d’une arme de poing à… un pistolet par mois et par personne. La loi a pourtant été rejetée…

« Il s’avère que je n’ai pas tant de points communs avec Steve », conclut Vann au final. Soulagement. De courte durée. Car que déduit-on de ce Dernier jour sur Terre ? Que Steve est, dans un sens, un pur produit de l’Amérique. Froid dans le dos.