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La faux soyeuse

Eric Maravélias (Série Noire)

mardi 16 septembre 2014

Banlieues de Paris, années 1980. La dope déferle sur les quartiers. La pure « salope ». L’héroïne qui harponne et qui ne lâche plus, jamais. Quelques loulous de Cachan piquent au truc. Sans trop savoir, au début. Franck, le narrateur, comme les autres, mais moins que les autres, croit-il. Capable de gérer. Tu parles. Vingt ans plus tard, Franck est une loque. Encore là, survivant tout de même, à 300 % de dépendance, le corps troué de partout, le sida aussi dans les veines. Cadavre ambulant. Sa fin est proche et c’est inévitable. On suit ses dernières semaines de dérives, et surtout ses souvenirs de descente aux enfers. C’est le plus passionnant du premier roman d’Eric Maravélias. Le commencement du ravage, aux premières années mitterrandiennes, quand dans l’élan des années 1970 débridées, les gamins goûtent la brown comme le reste, les acides ou les joints. Trop cool. Mais ils ignorent tout de cette drogue. De ses tentacules monstrueuses qui ne desserrent plus leur étau. Le manque, il le découvre sans comprendre. C’est quoi ? Une méchante grippe ? Qui recommence ? Et encore ? C’est trop tard. Mordus. Le doux plaisir, et la quête éternelle de la dose. Et l’autre qui patiente au fond de l’impasse. La faux soyeuse du titre. Ce moment de basculement, quand tout se tend dans les quartiers bientôt « difficiles », Maravélias parvient à l’attraper au meilleur de ce premier roman. La décrépitude de son personnage, au crépuscule des années 1990, accroche moins, même si elle réserve quelques belles fulgurances, et « apprend » des choses. La réalité est brutale, sordide, on sent évidemment le vécu, mais jamais Maravélias ne se vautre dans le glauque pour le glauque. La réussite tient au style adopté, à cette poésie noire très travaillée qui emporte le lecteur. Même si elle cogne parfois avec les dialogues titi-caillera pour le coup en décalage. Autres bémols : l’intrigue, bien faible, et les personnages, qui ne sont pas aussi touchants que le souhaiterait l’auteur. « Mon but c’était qu’à la fin on aime les personnages, malgré leur laideur, malgré leurs vices, malgré leur langage pourri, qu’à la fin on les aime parce qu’on se rend compte que ceux sont des gens comme vous et moi qui ont un cœur qui bat. Il bat juste beaucoup trop vite, beaucoup trop fort, ils sont hypersensibles, souvent la vie les heurte, et le refuge c’est de se faire mal à soi même », explique Maravélias sur le blog ePagine. Au final, un premier roman singulier. Ce n’est pas si courant dans la production française.