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L’Affaire Thomas Quick

Hannes Rastam (Denoël)

mercredi 11 juin 2014

Inimaginable. Incompréhensible. Sidérant. Les adjectifs manquent pour rendre compte du scandale judiciaire que décrypte le journaliste suédois Hannes Rastam dans son livre-enquête L’Affaire Thomas Quick, prolongement de ses trois documentaires d’investigation télévisés, diffusés en 2009 et 2010. La réalité dépasse la fiction ? La réflexion de Mark Twain connaît avec cette affaire une de ses plus puissantes illustrations. Mais tentons de résumer.

En mars 1993, un patient de l’hôpital psychiatrique médico-légal de Säter avoue le meurtre de Johan Asplund, un gamin de 11 ans disparu en 1980, énigme jamais résolue et longtemps à la « une » de la chronique judiciaire suédoise. Ce patient de 42 ans se nomme Sture Bergwall, mais se fait alors appeler Thomas Quick. Son premier internement psychiatrique remonte à 1970 : jeune homme de 19 ans déjà ravagé par la drogue, il avait agressé sexuellement quatre garçons. Quatre ans plus tard, retour à la case hôpital après qu’il ait gravement blessé à coup de poignard un autre adolescent. En 1993, Thomas Quick est soigné à Säter depuis trois ans, admis à la suite d’un braquage de banque foireux. Un patient lambda, presque. Mais le voilà soudain sous le feu des projecteurs après la révélation de son crime dans le cadre de sa thérapie. Ce n’est là qu’un début.

Car au fil de cette fameuse thérapie, les souvenirs de Thomas Quick émergent douloureusement. Son enfance traumatique d’abord : un père le violant dès l’âge de trois ans, une mère terrifiante qui tente même de le noyer, un frère aîné qui le martyrise régulièrement. Son parcours meurtrier ensuite : car Thomas Quick n’extrait pas de sa mémoire malade que le crime de 1980, mais s’accuse progressivement d’une trentaine d’assassinats ! Et il assure, pour certaines de ses victimes, les avoir violées, puis découpées et dispersées, et parfois mangées ! Thomas Quick devient donc le plus grand tueur en série scandinave, sadique et cannibale.

La vérification de ces dires exige des enquêtes au long cours qui aboutissent entre 1994 et 2001 à des procès devant six tribunaux différents, et à des condamnations pour huit de ces meurtres. Certaines de ces condamnations suscitent néanmoins de vifs débats en Suède, quelques experts ou journalistes soulignant la faiblesse des preuves justifiant ces verdicts. Mais la justice est passée. Thomas Quick reste enfermé à jamais dans son hôpital de Säter. Jusqu’en juin 2008, quand le journaliste Hannes Rastam décide – pour réaliser un documentaire - de rencontrer ce Thomas Quick qui depuis sept ans refuse tout contact avec la presse. Pendant trois mois, plusieurs rencontres sont organisées. Et le 18 septembre 2008, Thomas Quick lâche sa bombe : « Je n’ai commis aucun des meurtres pour lesquels j’ai été condamné, ni aucun des autres que j’ai avoués ».
Pendant les mois qui suivent, Hannes Rastam abat un travail de titan. Réouvre tous les dossiers, se plonge dans les milliers de documents les constituant, multiplie les rencontres avec tous les acteurs impliqués. Les résultats sont, une fois de plus, sidérants.

L’enfance traumatique de Thomas Quick qui explique le déséquilibre psychiatrique provoquant ses passages à l’acte ? Tout est absolument faux. Les précisions qu’il donne sur ses crimes ? Une construction totale, à partir d’informations piochées par le patient dans la presse. Thomas Quick est un manipulateur hors pair ? Oui, mais pas seulement. Ce sont les psychiatres qui l’accouchent durant sa thérapie, l’expert en psychologie criminelle qui suit son cas, le procureur et le principal enquêteur chargés de l’affaire, son avocat même qui, fonctionnant quasiment comme une secte d’adorateurs de sa culpabilité, le guident vers ce qu’ils veulent entendre, ce dont ils sont persuadés avec leurs certitudes pousse-au-crime.

Tous les éléments – et ils sont incroyablement nombreux – qui invalident les aveux de Thomas Quick sont systématiquement écartés, minorés au profit de ceux qui renforcent la crédibilité du coupable idéal. Détailler ici le processus qui aboutit à cet effarant aveuglement collectif et à cette faillite judiciaire est impossible : il faut lire avec attention les plus de 600 pages de l’enquête pour tenter de cerner la mécanique à l’œuvre. Avec d’un chapitre à l’autre toujours le même effet de saisissement. C’est cette improbabilité, cette incompréhension qui domine jusqu’au bout de la lecture de ce pavé, et qui en fait oublier la construction parfois bancale, l’écriture souvent maladroite que ne rehausse guère une bien piètre traduction. On voudrait également plus de détail sur les personnalités des principaux acteurs de l’affaire s’abusant eux-mêmes et jusqu’à plus soif. Car eux ne furent pas inquiétés après les révélations d’Hannes Rastam qui provoquèrent la révision de tous les procès et l’acquittement (le dernier en 2013) de Sture Bergwall pour ces huit faux meurtres. Un dénouement que le journaliste ne put savourer, décédé d’un cancer en janvier 2012. Reste donc ses investigations remarquables, et ce livre qui, en essayant de faire le tour de la question, en ouvre encore des centaines d’autres. Et peut-être la pire : où sont passés les vrais meurtriers ?