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Aux animaux la guerre

Nicolas Mathieu (Actes Sud)

mercredi 28 mai 2014

Depuis combien de temps ? Depuis combien de temps un auteur français s’était-il attaqué à un sujet aussi ambitieux ? Parler de la vie des gens, là, dans cette France périphérique tourneboulée qui ne sait plus à quels repères s’accrocher. Parler des ouvriers, d’une usine qui meurt, des quotidiens qui s’effondrent. Parler des coutures qui craquent, des ras-le-bol qui grande-gueulent, des aigreurs qui débordent, des solidarités qui persistent. Parler des jeunes qui s’emmerdent, qui picolent et qui baisouillent quand même, parce que restent certains émois qu’aucune désillusion n’écrase. Parler des liens entre les générations, défaits, renoués, trop emberlificotés. Parler des magouilles merdiques, des tentatives de fuites, des voies sans issues et des pistes qui s’ouvrent peut-être.
Nicolas Mathieu se coltine l’affaire. Chapeau. Nicolas Mathieu regarde. Avec une intelligence rare. Il évite les grands discours démonstratifs, le moralisme à deux francs, la bonne ou la mauvaise conscience repentante. Il raconte le changement, oui, là, maintenant. Contraint et forcé. C’est comme ça. Le bordel ambiant. Et l’espoir d’en sortir. Nicolas Mathieu trouve le ton juste, et le style adhoc. Le bougre, en plus, écrit bien. Exemple :
« Depuis longtemps, ils le savaient, on leur avait dit à la télé : ils n’en mourraient pas tous, mais tous seraient frappés. C’était leur tour. Tout de même, ça faisait drôle. Comment c’était possible de finir là, éberlués, moitié bourrés dans la cour de l’usine ? Le boulot parti. Ailleurs, d’autres hommes qui prenaient leur place, Chinois, Indiens, Roumains, Tunisiens, métèques innombrables et invasifs. Des feignants pourtant, il suffisait de voir leur comportement dans les collèges, en Seine-Saint-Denis, partout dans la télé. Cétait à n’y rien comprendre. Mais ceux-là, bronzés, bridés, plombiers polonais, avaient le grand mérite : ils ne coûtaient pas.
À mons que ce ne soit la faute des autres, les organisateurs. On ne les voyait pas souvent, quand venait l’heure des élections à la limite. Certains condescendaient alors à faire le déplacement. C’était l’occasion de leur expliquer vos emmerdements, les plus quotidiens, problèmes de voieries, de voisinage, les études de la cousine, la pension de mémé, ils n’étaient plus du tout regardant, vous donnaient toujours raison alors. Une fois le scrutin dépouillé, c’était une autre histoire. Ils se volatilisaient soudain, regagnant leurs palais où s’organisent les martingales macroécronomiques. Au bistrot du coin, on refaisait le match et constatait que l’économie était de plus en plus micro pour ce qu’on en savait.
Un jour il faudrait tirer ça au clair. Et peut-être, finalement, la guerre. »

C’est noir. Évidemment. Mais pas que. La dernière phrase du livre ? « Elle persévère ». Quoi d’autre ?