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Une terre d’ombre

Ron Rash (Seuil)

dimanche 11 mai 2014

Cela commence par un chant. Là, juste à l’endroit où elle peut enfin sentir le soleil, où l’ombre de la falaise ne domine plus son monde. Un chant, comme celui des perroquets devenus trop rares, les seules touches de couleurs à traverser quelques fois le vallon. Elle se laisse guider, ose un œil à travers les buissons. Un éclair aveuglant, « l’éclat d’une flamme argentée ». Ce chant. Un homme. « Ses doigts sautillaient sur une flûte d’argent ». Laurel ne dit rien. Elle retourne à la ferme.
Le début du roman de Ron Rash est juste magnifique. Sensible, poétique, intelligent. Tout est posé avec une savante économie de mots. L’apparition fantastique qui doit tout bouleverser, la nature toute à la fois prison et cocon, la vie réduite à une routine simple mais salvatrice, et puis ces destins lâchés là, au fin fond d’une vallée sombre : Laurel que le village jure maudite, avec sa tache de naissance signe d’ensorcellement ; son frère aîné Hank revenu vivant de la Première Guerre mondiale mais une main en moins, handicap majeur pour faire tourner la ferme ; le vieux voisin Slidell, le seul ou presque à oser s’aventurer en ce lieu lugubre. La vie de ces trois là va s’éclaircir grâce au joueur de flûte tombé d’on ne sait où, mystère muet mais bénédiction réelle. Une parenthèse s’ouvre pour le trio de la terre d’ombre. De courte durée forcément. Car à quelques encablures au village rodent la bêtise crasse, les superstitions viles, la xénophobie rampante, le patriotisme de pacotille. Laurel et le joueur de flûte vont s’échapper un temps, rêver de lendemains qui chantent. Ils s’imaginent (la très belle évasion de Laurel dans les souvenirs de son amoureux). Mais la réalité s’avance dans l’obscurité des bois, attend son heure. Désolante.
Avec sans doute moins de souffle que dans Serena, mais avec une infinie délicatesse qui emmitoufle parfaitement son sujet, Ron Rash réussit un conte noir et naturaliste qui l’impose définitivement au firmament des auteurs américains actuels. Une voix singulière, à contre-courant de bien des modes, qui redonne confiance en même temps qu’elle offre un précieux plaisir de lecture. Et même de relecture, pour se régaler de la précision du bonhomme.