Accueil > Chroniques > Dernière nuit à Montréal

Dernière nuit à Montréal

Emily St-John Mandel (Rivages/Noir)

lundi 31 mars 2014

Lilia doit partir. Impossible de faire autrement. Lilia sans attache, qui s’envole encore et encore, disparait sans laisser d’adresse. Comme toujours depuis son enfance, depuis qu’un soir d’hiver, son père est venu l’enlever, bien des années plus tôt. Lilia avait sept ans, et pouvait commencer leur cavale. Rouler loin, le feu aux trousses, ne jamais se poser bien longtemps. Un mode de vie. Dans l’espoir et la crainte. Un détective suit leurs traces, mis en chasse par sa mère. Il s’appelle Christopher, et lui aussi vit avec une femme qui s’éloigne. Le trompe sans doute. Attend sa réaction. Il ne sait pas comment. Pour s’échapper de chez lui, il traque Lilia. De plus en plus. Il tient à comprendre pourquoi le kidnapping, la cause première. Mais se perd dans ses recherches. Ne rentre bientôt plus chez lui. Sa femme non plus, d’ailleurs. Reste sa fille Michaela, qui constate. Son père absent, à la poursuite d’une autre, jusqu’à l’obsession. Michaela aussi finit par partir en quête de cette Lilia qui lui vole son père. Et puis voilà Eli. Le dernier amoureux de Lilia. Enfin, pour trois petits mois avant qu’un jour Lilia, sortie pour acheter le journal, ne rentre pas. Eli se morfond. Reçoit une carte postale de Montréal. Il veut savoir. En route pour le Québec. « Personne ne reste pour toujours », attaque Emily St-John Mandel dans ce singulier roman de la fuite où défilent les chapitres flous comme les paysages vus d’un train. L’attention se fixe, provisoire, attrape quelque chose, une certitude peut-être, mais non. Le lecteur divague, flotte sur la mélancolie ambiante. Sur ses souvenirs qui se refusent ou se dénient. Emily ST-John Mandel construit son intrigue ainsi, sans repères fixes, chronologie nébuleuse et sentiments brouillés. Il est question de perte, d’abandon, d’oubli, d’évasion. Les contours tremblent, s’effacent, comme dans cette nuit montréalaise où les destins s’enfoncent sous la neige. Personne ne reste. Mais tout le monde, un jour, arrive. Au rendez-vous du meilleur ou du pire. Mais même alors, la délivrance. Un roman singulier. Un joli roman.