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Surtout, ne pas savoir

Stuart MacBride (Calmann-Lévy)

lundi 17 février 2014

Un tueur en série qui kidnappe et dépèce les adolescentes de 13 ans d’une triste cité écossaise. Un flic très borderline et très concerné par l’affaire qui enquête en vain depuis des années. Une profileuse qui vient le seconder pour en finir avec la sinistre boucherie. Soupirs. Environ 80 % de la production actuelle cuisinent plus ou moins ces ingrédients de base et menacent le lecteur d’indigestion. Surtout, ne pas savoir pourrait donc provoquer la saine réaction de surtout, ne pas lire. A tort. Ce qui ne veut pas dire qu’une fois terminées les 500 pages du roman de Stuart MacBride, on n’éprouve pas l’envie de jeter le bouquin par la fenêtre. Avec le sentiment de s’être fait baiser par une belle saloperie. Explications.
Reprenons : un serial-killer, un flic et une profileuse. Vus et revus, certes. Mais MacBride est un malin. Son tueur en série sort du lot. Pour frapper le lecteur overdosé par le genre, il faut du gore, du pervers, du répulsif puissance 10 000, sans pour autant tomber dans l’escalade gratuite. Bonne pioche : le « Birthday Boy » enlève des gamines à la veille de leur treizième bougie. Les attache sur une chaise, les torture à petit feu, photographie la progression de son travail d’équarisseur. Puis, tous les ans, à la date de leur anniversaire, envoie un cliché dévoilant le crescendo de l’horreur aux parents des disparues. Un régal de cauchemar à répétition. Passons au flic : le constable Ash Henderson. Il est pour le moins à vif sur le sujet. Sa fille aînée, Rebecca, est passée entre les mains expertes du Birthday Boy cinq ans plus tôt. Mais lui seul le sait. Il collectionne les photos de sa progéniture suppliciée tombées métronomiquement dans sa boite aux lettres. Tous les autres – sa femme et son autre fille, ses collègues, etc. – croient à une fugue qui s’éternise. Ash garde son secret : s’il le révèle, l’enquête lui sera retirée. C’est limite-limite crédible comme point de départ, mais on veut bien marcher. C’est lui le narrateur du roman, et on compatit forcément. D’autant que le bonhomme – ripou sur les bords - s’est en plus fourré dans de salles embrouilles en contractant des dettes auprès de mafieux du coin. La profileuse enfin : le docteur Alice McDonald débarque au début du roman, quand sont découverts les cadavres enterrés de certaines victimes. La demoiselle est un petit bout de femme déjantée, volubile insupportable, mouche du coche fragile et drôle.
Le cocktail ainsi concocté affiche d’assez singulières couleurs pour qu’on avale les premières gorgées. On sirote, on commence par apprécier. Le tandem flic déchiré-psychologue fofolle fonctionne à plein. Les dialogues crépitent. L’humour fait passer le glauque. On se marre quand même. C’est efficace. Et puis la tendance hard-boiled prend doucement le dessus. Une certaine tradition hard-boiled conservatrice. Celle de John Carroll Daly (1889-1956), de Cleve Franklin Adams (1884-1949) ou de Mickey Spillane (1918-2006). Celle des detectives privés durs à cuire, qui en prennent plein la gueule mais pour lesquels la fin justifie les moyens. Ash Henderson part en vrille à mesure que le temps presse dans son enquête, se fait démolir avec une belle constance, torture lui aussi à qui mieux-mieux. Il s’agit de sauver des enfants, n’est-ce-pas. On pense presque à la célèbre phrase du détective Rex McBride ( !) créé par Cleve Franklin Adams dans Après moi le déluge ! (1940) : « Nom de Dieu, une Gestapo en Amérique, c’est ce dont nous aurions bien besoin ». Exagération ? Ash sur la fin dézingue. Justicier dans la ville. Au nom des filles mortes. Des victimes des tueurs en série. Ou des pédophiles. Il faut comprendre. Le dernier chapitre est assez abject. Dernière phrase : « Je crois que ça va me faire plaisir ». Et toi lecteur, après ces ultimes pages bien noires, ces mortes quand même, ce héros ravagé jusqu’à plus soif, tu le sens, ce goût de revanche, tu t’en délectes, tu t’en soulages ? Tu es content de t’être fait manipuler par le talent indéniable de ce MacBride ? Non.