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En mer

Toine Heijmans (Christian Bourgeois)

dimanche 8 décembre 2013

Larguer les amarres. « Vivre autrement ». Donald prend la mer. Pour ne plus se prendre la tête. Avec la routine, la vie de bureau, les mesquineries des collègues, la pression de la hiérarchie, les compromis familiaux, aussi. Même si compte plus que tout pour lui sa femme Hagar et sa fille de sept ans, Maria. Mais Hagar le lui conseille : pars. Il met donc les voiles, trois mois de congés sabbatiques dans son sac de marin, pour faire le tour de la Mer du Nord. Objectif ultime : finir l’échappée belle avec sur la dernière étape, du Danemark au Pays-Bas, sa fille à bord. La traversée est à la hauteur du fantasme du père : idyllique. Resserrer les liens avec sa gamine, encore plus fort si possible, lui montrer « qu’on n’a pas besoin d’être une marionnette si on ne le souhaite pas ». Mais la dernière nuit juste avant l’arrivée : « Je n’avais pas vu les nuages », attaque d’entrée Toine Heijmans. La tension ainsi embarquée gonfle les voiles du récit, et le lecteur ne peut que s’harnacher en attendant la tempête inévitable. On comprend cependant très vite qu’elle est surtout sous un crâne. Donald est parti, mais en quête de quoi ? Le sait-il seulement ? Son voyage ? Une parenthèse. Ne reste jamais ouverte. Le retour impose toujours les mêmes questions qui remuent dans la soute. La présence de sa fille est censée fournir des réponses, adoucir l’accostage. Illusion. La petite dort dans sa cabine à l’avant. Elle doit dormir. Elle dort, non ? Donald descend vérifier. « Maria a disparu, et son ours polaire aussi ». La tempête se déchaîne. Donald rembobine le fil comme à la recherche d’indices. Son départ, sa solitude d’abord, et puis la gamine qui saute sur le pont, ses drôles de réflexion, jusque là tout va bien. « La fille parfaite, et son père parfait ». Enfin presque. Enfin sans doute. Et puis soudain elle n’est plus là. Ce n’est pas possible. « Je n’ai pas remarqué la disparition de Maria. Je ne peux me l’expliquer. Il doit y avoir une raison ». La raison n’est plus sur ce bateau. L’a-t-elle été ? Toine Heijmans laisse son lecteur sans cesse entre deux eaux. On ne sait plus trop ce qu’il se passe, ce qu’il faut croire, comme Donald s’il faut céder à la panique, se reprendre et tenter de retrouver sa lucidité. C’est quoi cette histoire ? Rêve ou réalité ? « Parfois les gens inventent des choses pour mieux tout comprendre », écrit Toine Heijmans. Ce court roman, l’air de rien, est un sacré tour de force, cousin d’un autre dépressif-menteur-manipulateur de première : David Vann. Le « twist » final et les dernières pages sur lesquelles se fracasse le récit ébaubissent. D’autant qu’il s’agit d’un premier roman, Prix Médicis étranger 2013 pour le coup. Mérité.