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Longue Division

Derek Nikitas (Editions Télémaque)

jeudi 24 octobre 2013

Atlanta. Une villa de luxe. Jodie, femme de ménage, fait la chambre. Sur la table de nuit, 5 000 dollars. Trainent. Jodie craque. Puis vole la tire d’un gogo, et roule. Cap sur Cape Fear, son fils de 15 ans, en famille d’adoption depuis des lustres. Une bonne famille. N’empêche. Calvin se sent seul, se sent mal, cherche une âme sœur, sur Internet, des mecs qui derrière leur clavier sont peut-être comme lui. Ou peut-être pas. Jodie débarque, et l’embarque. Cavale vers le nord. Calvin, sur le siège passager, demande : « c’est qui mon père ? ». Merde.

Wynn ne voulait pas. Mais Dwight a insisté. Aller sortir sa sœur de ce merdier. Et Wynn aime trop Cecilia. Pouvait pas dire non. Il voudrait être dans sa chambre d’étudiant en math, mais non, il est là. Pour Cecilia. Et Dwight qui sort un flingue de la boite à gant. Mobil-home pourri, repère de drogués, Cecilia sur un matelas. Explication. Cris. Cecilia fouille dans un sac, sort un petit calibre. Merde.

Adjoint au shérif Sam Hartwick. Rêve de Costa Rica. Le dernier voyage peut-être pour sa femme. Jill, en phase terminale. Saloperie de cancer. Manque de pognon pour financer la virée. Même si les collègues de bureau veulent se cotiser. Sam vient de toucher une enveloppe. 500 billets en échange d’un tuyau. Indiquer à Dwight où se trouve sa sœur Cecilia. Message du Central. Fusillade dans un mobil-home. Deux morts. Merde.

Jodie, Calvin, Wynn, Sam, quatre destins qui finiront bien sûr par se croiser et se fracasser en un dénouement fatal. Derek Nikitas aime ses personnages de paumés, ce qui contribue largement à la réussite de son roman. Il évite le cynisme réfrigérant sans tomber pour autant dans le pathos lacrymal, et l’on s’attache du coup à ses loosers qui cherchent le bon chemin mais déraillent toujours sur des voies sans issues. Tous sont en quête de repères dans un univers de plus en plus flou, mouvant, déstabilisant. Longue Division, c’est une poignée de déboussolés lâchés dans un labyrinthe de ruines. Une sorte de road-bad-trip où chacun avance bientôt dans un état de semi-conscience, cauchemar éveillé sans fin. Derek Nikitas rend cet état d’instabilité en laissant ses morceaux de récits s’enchainer à coup de points de suspension coupant ses phrases, procédé de montage-cut efficace qui renforce l’effet de télescopage permanent, d’emballement irrépressible. Alors évidemment, on peut pointer quelques manques (le personnage de Wynn, moins profond que les autres), quelques incohérences (le point de jonction terminal de ces trajectoires est tout de même tiré par les cheveux), et une tendance au lyrisme too-much de certains passages. Mais dans l’ensemble Longue Division se place plutôt dans la moyenne supérieure de la production actuelle.