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Esprit d’hiver

Laura Kasischke (Christian Bourgois)

mardi 1er octobre 2013

Quelque chose cloche. Oui. Non. Enfin, pas le fait qu’Holly et son mari Éric se sont réveillés trop tard en ce matin de Noël, trop tard alors qu’il faut préparer la réception de toute la famille et de quelques invités pour le repas de fête, trop tard alors qu’Éric doit partir en catastrophe chercher ses vieux parents à l’aéroport, trop tard alors qu’il fait dehors un blizzard effroyable qu’Holly n’avait même pas repéré, constatant qu’il était trop tard, et que Tatiana non plus, son adolescente de fille ne s’était pas réveillée, et que cela aussi c’était curieux. Non. Quelque chose cloche : cette pensée qui s’invite, encore et encore : quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux. Oui, voilà. Il faudrait qu’Holly le note, qu’elle l’écrive quelque part, qu’elle réfléchisse dessus. Quelque chose les avait suivis, mais elle doit s’activer, et vite, réveiller Tatiana pour avoir de l’aide, se mettre à la cuisine. Pourtant, quelque chose cloche. Mais la journée avance, le temps file, et cette pensée qui s’accroche, elle l’efface. D’autres se bousculent de toute façon dans la tête d’Holly. Des souvenirs qui dégringolent, des réflexions à l’emporte-pièce, des doutes et des questions. Un torrent de pensées. Et ce quelque chose. De quoi la rendre, quoi ? Folle. Mais non, il faut qu’elle se dépêche. C’est une journée de fête. Oui, de fête. Cela doit être une journée de fête. Évidemment, ces quelques heures claustrophobiques dans la tête d’Holly que nous conte Esprit d’hiver sont totalement l’inverse. Un cauchemar éveillé. Qui se dévoile au fil des heures. Dès les premières pages, Laura Kasischke ferre son lecteur. L’air de rien. Doucement. Mais elle le tient. Tire sur sa ligne, par à-coups subtils, distille une sourde inquiétude au gré des pensées décalées d’Holly. Tout devient terrifiant. Fantastiquement terrifiant. Nettoyer des carottes ? Extrait :

« Les carottes, quand Holly les sortit du bac à légumes, avaient l’air plus velues que dans son souvenir. De petits poils délicats les couvraient à présent et les fanes vertes semblaient avoir poussé depuis qu’elle avait rapporté les légumes de l’épicerie, deux jours plus tôt (…) Elle tint les carottes dans ses mains. Était-ce bien la botte qu’elle avait rapportée de l’épicerie ? Était-il possible qu’il y en ait eu une plus vieille, achetée une autre fois, qu’elle aurait stockée puis oubliée, pendant des mois ? Holly posa les carottes sur le comptoir, retourna au réfrigérateur, tira et repoussa l’autre bac à légumes. Pas d’autres carottes. Bon, se dit-elle, il était normal que les carottes continuent de pousser après avoir été conservées dans le noir glacial du bac à légumes pendant quelques jours. Ne disait-on pas que les cheveux et les ongles des morts continuaient de pousser dans la tombe ? Les carottes étaient, après tout, des racines. C’était dans le noir glacé qu’elles avaient grandi avant d’être arrachées au sol. Pourquoi ne confondraient-elles pas le réfrigérateur avec la terre ? Tenant toute la botte sous le robinet et laissant l’eau se déverser sur elle, il était facile de les imaginer sous terre – la manière dont elles progressaient à tâtons là-dessous, tel de longs doigts insidieux ».

Insidieusement. Voilà. Laura Kasischke est experte. Le piège se referme sur le lecteur, et les dernières pages claqueront la porte violemment. Raconter plus avant l’histoire serait gâcher le plaisir de l’enlisement dans ce thriller mental. Disons simplement qu’il est question de famille, d’origine, de déni, d’adolescence, de conventions, de liberté. Oui, de tout cela. Et de littérature aussi, ou surtout. Formidable roman, grand écrivain.