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Animaux solitaires

Bruce Holbert (Gallmeister)

vendredi 20 septembre 2013

De quoi est-il question dans Animaux solitaires ? De la survie de l’espèce. Rien d’autre. L’espèce ? Humaine. Nous sommes en 1932, dans le Comté de l’Okanogan, État de Washington. L’époque bascule. Des voitures plus que des chevaux. Foncent vers où ? Personne ne sait. Il reste des cow-boys et des indiens. Il reste Russel Strawl, un ancien officier de police, sexagénaire qui reprend du service pour une dernière mission : traquer un tueur en série qui écharpe des indiens. Strawl sait faire. Enfin savait. Chasser, piéger, tuer. Fait pour ça. Sa nature peut-être. L’animal en lui, la loi du plus fort en bandoulière. Lui vaut une réputation. Respect et peur. Il poursuit un monstre sanguinaire, mais si c’était lui, le dépeceur de Rouges ? Voilà le chasseur chassé. Règlement de comptes tous azimuts. Bruts. Dans Animaux solitaires, les instincts primaires dominent apparemment. On bouffe (descriptions par le menu), on se déplace et on contemple (nature writing oblige), on massacre comme on respire. L’enquête de Strawl, c’est un vagabondage presque absurde. Donc philosophique. Comment Bruce Holbert, auteur qui plus est d’un premier roman, parvient-il à donner une cohérence à cet ambitieux western moraliste ? Plus ou moins bien. On reste sidéré par certains personnages, Strawl au premier chef, sa vision brouillée d’un monde qui chancelle et ses réflexes décharnés de justicier anachronique. Jacob Chin, le Suborneur incestueux, sa rencontre et son échange avec Strawl donnant lieu à un morceau de bravoure somptueux et poétique au sommet d’un pin géant. Et bien d’autres. On s’amuse aussi de quelques raffinés procédés strawlien, de l’épisode du taureau dans le bureau des Affaires indiennes à la vengeance envers les mêmes transformés en appâts à ours. Mais on reste aussi souvent à quai à force d’emberlificotements fumeux dont Holbert charge un peu trop sa barque. Notamment dans ses dialogues, littéraires jusqu’au verbeux (la Bible vs Shakeaspeare), ou elliptiques jusqu’au non-sens. Difficile de rendre toujours crédible l’intellectualisme barbare des protagonistes. L’écriture parfois manque pareillement de fluidité, se perd dans un excès mal contrôlé (Le premier paragraphe du Prologue, typique). Animaux solitaires est un roman riche, foisonnant, déroutant, exigeant, convoquant au galop paradoxalement frénétique et mélancolique mille et un thèmes essentiels. Holbert ne parvient pas toujours à rester en selle. Mais le rodéo vaut quand même le détour.