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Étranges rivages

Arnaldur Indridason (Métailié Noir)

vendredi 30 août 2013

Il nous manquait. Terriblement. Depuis qu’il était parti là haut, marcher sur la lande, de retour sur les terres de son enfance, seul. On patientait. Deux romans sans lui. De quoi en être sûr. Pourquoi lire Indridason ? Pour Erlendur évidemment. Commissaire mélancolique, obsessionnel, insupportable arpenteur du souvenir. Toujours à creuser, à exhumer. Sans relâche. En équilibre entre hier et aujourd’hui, sur cette ligne fragile où se superposent des images plus ou moins floues. Ce dixième roman commence ainsi : Erlendur dans cette ferme abandonnée où il vécut jadis, rêve peut-être, ne sait plus si ce qu’il ressent appartient au passé ou au présent. Une ombre l’apostrophe. « Savez-vous ce qu’est devenue la famille qui vivait ici ? ». Erlendur ne peut fournir une réponse complète. On le sait bien. Alors Erlendur cherche, tente de combler ce vide. Que s’est-il passé, durant cette incroyable tempête contre laquelle il luttait, gamin, en tenant la main de son petit frère, et puis plus ? On peut donc disparaître ainsi ? Parce qu’il ne peut se résoudre à cette perte inexpliquée, Erlendur tente de résoudre toutes les autres. Serial-fouilleur de mémoires. Ses victimes cette fois seront une vieille dame et un vieux monsieur. Ils ne demandent plus rien, ou ne se l’avouent pas. Jusqu’à ce qu’Erlendur toque à leurs portes : « Je m’intéresse aux gens qui disparaissent dans les tempêtes ou se perdent dans les montagnes… ». Voilà. Elle s’appelait Matthildur. C’était juste après la guerre, par une nuit déchaînée, elle a quitté son foyer, et puis plus rien. La vieille dame s’en souvient. C’était sa sœur. Le vieux monsieur aussi. Il était le meilleur ami du mari de Matthildur. Les deux seuls survivants de l’époque ne veulent plus vraiment en parler. Mais Erlendur si. Il interroge, cherche, revient, les harcèle. Il ne peut pas les laisser en paix. Leur accorder ce repos qu’il se refuse. Il veut savoir. Comme toujours. Cette enquête principale avance au rythme de ces interrogatoires douloureux, sans pitié. À l’économie, en jouant sur les silences qui planent et les regards qui fuient, Indridason tisse sa toile comme Erlendur avec ses témoins d’antan. Impossible de lui échapper. C’est aussi l’occasion pour Indridason de nous donner quelques nouveaux indices sur la culpabilité sans fond de son commissaire et sur la disparition de son frère. Trois fois rien certes. Des histoires de renard et de voiture rouge. Du genre. Mais on s’y accroche comme Erlendur. On ne lâche pas. On ne lâche rien. On marche. Sur ces étranges rivages, parce que finalement, c’est l’humanité qui s’y bouscule. Alors on se sent moins seul ? Allez savoir…