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Juste une ombre

Karine Giebel (Pocket)

mercredi 7 août 2013


Retour chariot : à l’origine, l’expression désigne le retour en butée à gauche du chariot d’une machine à écrire. Le mouvement exigeait un réel investissement physique de l’utilisateur. Aussi n’en abusait-il pas. Avec le clavier d’ordinateur, le retour de chariot ne nécessite plus qu’un léger mouvement de l’auriculaire sur la touche « Entrée ». Difficile du coup de résister. Il existe donc, et plus particulièrement dans le registre du roman policier et du thriller, une littérature « retour chariot » dont Karine Giebel est une éminente représentante. Cela donne :

Tu mènes une vie normale, banale, plutôt enviable. [retour chariot]

Tu sembles avoir réussi, au moins sur le plan professionnel, peut-être même sur le plan personnel. Question de point de vue. [retour chariot]

Tu as su t’imposer dans ce monde, y trouver ta place. [retour chariot]

Et puis un jour… [retour chariot]

Un jour, tu te retournes et tu vois une ombre derrière toi. [retour chariot]

Juste une ombre. [retour chariot]

Les pages 13 et 14 de Juste une ombre sont à encadrer, ode idéale au retour chariot.

Pour donner du rythme.

Ou pour faire semblant.

Un artifice.

Efficace ?

Lassant ?

Insupportable à la longue. D’autant que s’ajoute au procédé un surlignage psychologique permanent qui touche presque tous les personnages. Karine Giebel nous explique bien que son flic Gomez est mort en dedans. Une fois, deux fois, dix fois. Que son héroïne Cloé est une business-woman battante mais si fragile à cause d’un trauma d’enfance, mais si forte quand même, et fragile pourtant, mais… D’accord, d’accord. Karine Giebel aime bien aussi certaines images. Ainsi peut-on voir Cloé, happée par les tourments qui pèsent sur ses épaules, se figer « comme une statue de pierre ». Gomez, c’est plutôt « comme une statue inébranlable ». Et puis les dialogues ! :

- Salopard ! rugit le flic

- Tu devrais plutôt admirer mon intelligence, s’indigne Barthélemy.

- Tu n’es pas intelligent, seulement gravement malade !

Et l’intrigue ? Étirée comme c’est de mode, avec quelques personnages utiles aux fausses pistes et abandonnés sans que l’on ne se préoccupe de l’incohérence de leur comportement, un méchant sortant quasiment de nulle part. Seule la culbute finale sur les derniers chapitres permet au roman d’émerger du tsunami de thrillers actuels.

Karine Giebel réussit la fin de son roman.

À l’inverse de la plupart de ses concurrents.

Satisfecit.

Enfin, juste une ombre…