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Retour à Whitechapel

Michel Moatti (HC éditions)

jeudi 7 mars 2013


Londres, 1888. L’East End, quartiers de Whitechapel et de Spitafield, sordide théâtre de la série de meurtres la plus célèbre de l’Histoire : les cinq prostituées assassinées par Jack l’Éventreur. Matrice formidable de nombre films, romans, BD (dont le sidérant From Hell d’Alan Moore et Eddie Campbell) et autres documentaires. Revenir une fois de plus hanter le pavé poisseux et fascinant de Whitechapel présente quelques risques. Michel Moatti en évite la plupart, avec ce livre singulier qui hésite entre enquête policière, thriller victorien et document sociologique. C’est à la fois son originalité et sa limite. Le meilleur ? Sans aucun doute la plongée ethnographique dans ces zones d’abandon lugubre, cet East End de basse-fosse où une faune pestiférée traîne sa misère sans lendemain. Michel Moatti est sociologue et s’est passionné pour le sujet en fouillant les travaux sur ces quartiers du sociologue anglais du XIXe siècle Charles Booth. Il en tire un tableau saisissant, en peignant tout particulièrement la condition des femmes réduites à vendre leurs corps malades, trimballant leur maigre richesse de pacotille sous leurs haillons, mendiant chaque jour les quelques pennies qui leur permettent de payer leur couche d’un soir ou la pinte de gin sœur d’oubli. Ce sont elles, viandes quasiment déjà offerte au boucher, les héroïnes de ce roman. Elles existent, touchent. Sur ce registre, Michel Moatti passionne, trouve le ton juste. Le reste est nettement moins convaincant, et tout particulièrement sa narratrice, infirmière sous les bombardements nazis du Blitz de 1941, qui se découvre tout soudain fille de Mary Jane Kelly, l’ultime victime de l’Éventreur. Le personnage, qui tient son journal et décide de chasser sur le tard la vérité, manque d’épaisseur et reste cantonné à son rôle d’exécutant au service du projet de Moatti, sans jamais prendre vraiment corps. Même chose pour l’intrigue, qui n’avance que par un procédé d’hypnose à rebours assez convenu, et surtout pour le « monstre » lui-même, ce Jack l’Éventreur que Moatti n’hésite pas à mettre en scène dans la fameuse chambre 13 où il s’acharne sur Mary Jane Kelly. La thèse de Moatti sur son identité tient la route, et on partage volontiers son « intime conviction ». Mais de ce Jack finalement on ne sait pas assez. On n’ignore rien des victimes, mais le bourreau nous laisse sur notre faim. Reste donc une étude documentaire foisonnante pour ripperologues (le « carnet d’enquête » en sus est une fort bonne idée), mais un roman bancal, belle réussite sociologique et semi-échec littéraire.