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La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert

Joël Dicker (Editions Fallois/L’Age d’Homme)

vendredi 22 février 2013


Urgence ! Imposons aux vénérables de l’Académie Française et aux tendres pousses de l’Académie Goncourt des lycéens de « mauvaises » fréquentations littéraires. Hervé Le Corre par exemple, ou Jean-Paul Demure, ou Antonin Varenne, ou même, dans un autre registre, Brigitte Aubert ou Dominique Sylvain. Sans parler des grands frères américains, le Michael Connelly du Poète ou le Peter Straub de La Gorge pour n’en citer que deux. Cela leur éviterait de balancer des prix à l’innocent roman d’un blanc-bec suisse, tour à tour gentil, roublard, habile et pataud. Les plus enthousiastes s’exclament : « quel page turner ! ». Concrètement, cela consiste au départ à appâter le lecteur : « C’était quelques mois avant les événements dramatiques que je m’apprête à vous raconter ici. » (p. 28). Et, plus loin, pour conclure le chapitre : « Le compte à rebours avait commencé. Je ne me doutais pas qu’un événement dramatique allait changer la donne. » (p. 39). Ce teasing assez lourdaud introduit pas moins de 500 pages d’une intrigue qui décolle très tardivement, avec ces multiples tiroirs fourre-tout débordant d’une ambition incontrôlée (leçons rantanplan de littérature, digressions prépubère sur l’amour fou, critique convenue des médias et du monde de l’édition, etc.). Quand l’affaire qui semble bouclée ne l’est évidemment pas, s’ouvre une incroyable partie d’esbroufe : page 551, un rebondissement rebat les cartes. Une invraisemblance sidérante – le narrateur déplore, sans rire, un « quiproquo » - qui décrédibilise le roman dans le roman, et le roman tout court. Prétendre construire une belle mécanique sur pareil rouage reste assez confondant. La suite est à l’avenant. Une cascade de surprises sur le mode du c’est pas lui c’est l’autre, chaque suspect ayant droit à son tour de piste, parfois ridiculement glissante. Jusqu’à l’ultime feu d’artifice que l’on pressentait dès les premières pages sans trop y croire : l’auteur n’allait pas faire ce coup là ! Mais si ! Il s’amuse avec les codes du genre, applaudissent les thuriféraires. Il faut cependant être très joueur pour gober la farce. « Le dernier chapitre d’un livre, Marcus, doit toujours être le plus beau », sentence le Maître Harry Quebert. Sans blague ? Se goberger d’autant de considérations littéraires oblige au moins à ne pas s’appliquer qu’entre les lignes (l’agencement de l’ensemble est tout de même assez astucieux). Le roman n’est pas vraiment « mal écrit », il conjugue naïveté juvénile (les dialogues, grand Dieu !, les extraits du « chef d’œuvre ») et assurance benoite (le projet surdimensionné). Même chose pour les personnages, souvent sans saveur (mention spéciale au narrateur) ou grotesque (la mère du héros, Tamara), et très exceptionnellement piquants (Jenny, Barnaski). « Ce qui m’intéressait, c’était seulement d’écrire une véritable histoire », répète à l’envi Joël Dicker en jouant les faux modestes. Si elle ne manque pas de souffle, c’est bien parce que son histoire est vraiment trop bancale que son roman ne parvient pas à convaincre.