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Le sang des maudits

Leighton Gage (éditions Télémaque)

dimanche 3 février 2013


Superlatifs à gogo sur la quatrième de couverture : « Le haut du panier… une intrigue totalement captivante », « Le Wallander sud-américain », « Une écriture puissante ». Autant l’écrire tout de suite : du grand n’importe quoi. Le sang des maudits n’est certes pas un mauvais thriller. Mais il ne se classe certainement pas dans « le haut du panier », son héros n’a strictement rien à voir avec le Suédois Wallander, et son écriture est parfois habile mais rarement puissante. Avant de détailler les choses, voyons l’intrigue. Tout commence par le meurtre d’un évêque dans une province de l’État de Sao Paulo. Scène introductive fort réussie, et originalement vue via le zoom d’un photographe de presse. Pour enquêter sur cette affaire, est envoyé sur place l’inspecteur principal fédéral Mario Silva, futur personnage récurrent d’une série à venir. Premier bémol : Leighton Gage veut donner de la chair à son personnage en nous contant son passé, expédié là en quelques chapitres parenthèse, avant que de poursuivre son récit. C’est un peu balourd, et surtout très insuffisant pour que le bonhomme acquière une épaisseur psychologique consistante. Même chose pour son neveu Hector qui l’assiste, ou le costaud Arnaldo qui complète le trio de flics. À l’assassinat inaugural s’ajoutent bientôt un règlement de compte sanglant entre riches propriétaires terriens et Mouvement des sans terre, les basses besognes d’un chef de la police de l’État – terrrrrible et surcaricatural méchant de l’histoire – les vices cachés de certains hommes d’Église et l’engagement militant de quelques autres, héritiers de la défunte théologie de la libération, les meurtres en série de gamins des rues, le massacre de vilaines fouineuses journalistes. Oui, on respire chichement entre deux égorgements et autres saignantes exécutions. C’est la règle du thriller moderne. Les chapitres sont courts, et la tension ne retombe pas, alors « ça se lit », comme on dit. Pourquoi est-ce tout de même faiblard ? Parce que le parti pris de raconter tout cela à travers une succession de scènes dialoguées exige un talent énormissime. Qui manque à l’auteur. Ses échanges entre protagonistes sont souvent rase bitume, et l’enquête de Silva se limite à courir les lieux des crimes pour poser trois questions qui ne l’avancent guère. C’est d’ailleurs tout à fait involontairement l’aspect le plus intéressant et le plus curieux de ce roman. Le trio de flics est totalement dépassé, toujours avec un temps de retard, spectateurs impuissants (jusqu’à l’ultime scène qui justement les fige dans ce rôle de témoins) de la violence tourbillonnant autour d’eux. Ils ne démêlent rien des grosses ficelles de cette affaire, ce qui serait assez savoureux chez un Elmore Leonard, mais qui ici ne révèle que les gros sabots de Leighton Gage. Qui dispose donc d’une grande marge de progression pour la suite des aventures de son Mario.