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Nous avons toujours vécu au château

Shirley Jackson (Rivages/Noir)

vendredi 21 décembre 2012


« Petite folle de Merricat », dit affectueusement Constance à sa cadette Mary Katherine. Les deux sœurs habitent le manoir, avec leur vieil oncle Julian. Le trio des rescapés de la famille Blackwood. Décimée, la famille, quelques années plus tôt, « ce jour-là », quand au repas du soir, presque tous prirent du sucre. Empoisonné à l’arsenic. Constance fut désignée coupable par la vox populi. Mais acquittée par la justice, faute de mobile et de preuve. Depuis, elle ne quitte plus le manoir. Persuadée que dehors, tout est hostile. Mary Katherine en est encore plus certaine, car c’est la seule à braver les quolibets des gens du village quand elle sort faire les courses. Mary Katherine aimerait les voir mort. Tous. En attendant, elle saute sur son cheval ailé et part sur la Lune. « Petite folle de Merrycat ». C’est elle qui raconte. Attrape le lecteur dès les premières phrases. On trotte menu avec elle. On l’accompagne en lui tenant la main, d’abord sourire aux lèvres. L’intrigue se dévoile par petites touches, en même temps que se découvre l’univers foldingue de la soeurette. Une folie douce, qui l’air de rien tisse sa toile. Tout l’art de Shirley Jackson tient dans cette progression impressionniste, cette façon d’embarquer le lecteur dans la démence de la jeune fille, de l’emprisonner dans ses divagations faussement tendres. Le tout avec cette fluidité de style que révèle la formidable nouvelle traduction de Jean-Paul Gratias. « Petite folle de Merricat », ponctue Constance. L’inéluctable approche, Mary Katherine ne cesse de nous en avertir. Et le récit et la folie ambiante qui s’empare bientôt de tout finissent par se refermer sur les protagonistes et le lecteur sidéré. Magistral.