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Le Monde à l’endroit

Ron Rash (Seuil)

dimanche 4 novembre 2012


Que faire après Serena ? Après un roman au souffle dévastateur, imposant une extraordinaire héroïne qui galope encore dans nos mémoires, diablesse perchée sur son cheval, contemplant son œuvre désolante sur les montagnes appalachiennes ? Ce Monde à l’endroit ne donne pas la réponse et pour cause : il date de 2006, deux ans donc avant le chef d’œuvre Serena. Les deux récits n’ont de fait rien à voir. Le Monde à l’endroit nous propose de suivre Travis, grand ado de 17 ans oublié dans les années 1970 (ou 1980) d’une Amérique rurale (toujours les Appalaches) où le temps passe entre beuveries du samedi soir, parties de pêche ou de chasse et routines lasses. Sur la plantation de tabac de son père, Travis transpire et s’ennuie, sauf quand un livre le saisit ou quand il traque la truite. C’est pendant une de ses balades au fil de l’eau qu’il tombe sur une plantation de cannabis, vole quelques pieds, et court vendre son butin à Leonard, ex-prof étrangement reconverti dans le deal après un divorce dépressif. Le début des embrouilles. Le gamin récidive et se fait prendre par les propriétaires de la plantation de cannabis, vrais-faux bouseux père et fils genre croquemitaines des champs, qui ne tardent pas à punir physiquement Travis. L’adolescent blessé, rejeté par son père intransigeant, vient se réfugier chez Leonard. Ce dernier le pousse bientôt à reprendre ses études. Ainsi résumée, l’histoire peut paraître un brin tirée par les cheveux. Tout coule de source pourtant dans ce récit initiatique intimiste qui resserre le cadre par rapport aux autres romans de Rash. Ce n’est pas le torrent impétueux de Serena, mais l’auteur dessine par petites touches sensibles le portrait d’un gosse devenant adulte, bringuebalé d’un choix l’autre, d’une figure paternelle l’autre. De quel bagage faut-il se munir, quelles valises vaut-il mieux laisser tomber, de quels sentiments se charger ou se délester ? Et vaut-il mieux s’embarquer seul ou accompagné ? Travis ne va pas trouver dans sa caboche embrumée toutes les réponses. Pour Rash, l’essentiel est là, dans la question de la transmission. Ce n’est pas un hasard s’il bâtit son roman sur les fondations fissurées de la guerre de sécession, revenant sur les plaies non cicatrisées de ce conflit civil meurtrier (750 000 victimes au moins selon les derniers travaux d’historiens). Transmettre – les vérités du passé, l’amour de la nature, le plaisir d’apprendre, de lire, d’écrire – c’est aussi une des motivations de Ron Rash. On le lit, on le suit, on adhère. Même en mode mineur, une belle réussite.