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Pike

Benjamin Whitmer (Gallmeister)

samedi 6 octobre 2012


Impressionnant, ce Pike. Premier roman terrifiant de maîtrise. Des chapitres découpés au scalpel, d’un geste vif et incisif : jamais plus de six pages. Normal. Pike se veut un roman noir, brut, qui gratte l’os. Il fonce. Les fioritures ont versé dans le bas-côté. Tout est glauque. Des putes comme des tas de viande morte, des junkies qui les fourrent en beuglant, des saloperies de pédophiles avec la queue encore pendouillante d’ignominie, un tas d’ordures dans un univers de merde. Pike – le « héros » - est un infâme évidemment. L’ancien truand se retrouve avec sa petite-fille de douze ans sur les bras. Il veut savoir comment la mère de la gamine – sa fille donc, Sarah – est morte d’une overdose. Il veut savoir. Vraiment. Et rien ni personne ne peut contrarier cette quête. Roule et dézingue, donc. Le chemin chaotique doit finir par mener à Derrick, flic vérole trafiquant de came, et peut-être ex-mac de Sarah. Choc inéluctable. Voilà, si on s’embarque, par la fenêtre on mate ça : « On se croirait dans la salle d’attente d’un service d’urgences par un soir de Noël, avec tous les suicidaires et les gravement esseulés. Par terre, la neige sale fondue rend le carrelage glissant. Quelques personnes empestent l’air. Les poumons de Pike se contractent à la rencontre de la merde et de l’alcool et du vomi ». Bon. Et on retient quoi de la balade ? C’est bien là le problème : une fois les marques rouges de la baffe effacées, autant dire tout de même assez vite, il ne reste pas grand-chose. Whitmer torgnole donc pas assez fort ? Si, merci pour la dose. Sauf que ce n’est pas qu’une question de dosage, et qu’il faudrait peut-être que les auteurs comprennent qu’il ne suffit pas de tremper sa plume dans l’outre-noir pour garantir le voyage inoubliable. Whitmer agence bien, écrit plutôt bien, tient son affaire, surtout pour un premier récit, mais ne fouille pas les âmes de ses pantins, et donc ne « plonge » certainement pas dans celle du lecteur comme le vend la quatrième de couverture. Sans doute parce que contrairement à Jim Thomson et à David Goodis, deux monstres évoqués dont Whitmer n’est pas encore l’héritier (loin s’en faut), notre homme ne s’implique pas vraiment dans son récit. Il ne s’embarque jamais dans cette virée jusqu’auboutiste. C’est toute la différence avec Thomson. Whitmer télécommande son bolide furieux, se marre peut-être de piloter maboul : T’as vu putain le truc de malade ? Ouais. Mais à peine refermé le bouquin, on s’en branle.