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Le sillage de l’oubli

Bruce Machart (Gallmeister)

dimanche 10 juin 2012


Combien de premier roman de cette qualité nous offre le genre noir chaque année ? Un ou deux, et encore. Le Sillage et l’oubli est un de ces textes rares qui laisse une forte empreinte, un sillon qui se creuse même, avec le temps, dans l’esprit du lecteur. Quelques scènes profondément marquantes, une poignée de personnages bruts, une écriture âpre, qui accroche et racle, passe parfois en force, mais imprime sa singularité, trois excellentes raisons d’accompagner 335 pages durant Karel Skala et sa putain de famille tchèque immigrée au Texas en ce XXe siècle débutant. Karel Skala, innocente saloperie d’emblée, le quatrième fils Skala, mais surtout celui dont la naissance cause la mort de la mère. Le père, Vaclav, ne s’en remet pas, picole, se venge sur ses fils qu’il fait travailler comme des bêtes, le petit dernier surtout, vermine. Sauf qu’il est doué, le petit enfoiré, surtout pour faire galoper son cheval comme un démon, utile capacité quand les barbelés sur la prairie se jouent à la course. Vaclav mise donc sur Karel pour s’agrandir, et le gamin s’exécute sans barguigner. Des histoires de chevaux qui ne finissent cependant pas toujours bien. Ce sont celles que l’on retient le plus évidement. Car tout est affaire de chevaux dans ce récit. Les chevaux que l’on monte pour se départager, dans le cadre d’un pari fou du père Skala et de son voisin mexicain, Karel et la fille Villasenor se défiant dans une folle cavalcade que Machart transcende, jusqu’au surnaturel presque. Et puis le premier amour sur la paille, et puis la mort du père, là encore dans une scène dantesque et trépidante, et puis les feux de la vengeance, le grand incendie parce que parfois des cendres quelque chose peut renaître. L’action court surtout entre deux époques : Karel gamin et son amour haine avec son père, Karel bien plus tard, paria volontaire, sa femme enceinte et ses frustrations d’une autre vie possible avec une autre femme, qui parce qu’il ne gagna pas la bonne course épousa un de ses frères. Karel n’est pas héros aimable, pas plus que la plupart des autres personnages et pas plus que l’époque. Le sang coule, beaucoup, l’alcool aussi, les larmes moins. Les hommes ne pleurent pas. Chacun cherche à s’enfuir dans le sillage de l’oubli. Est-ce vraiment possible ? Bruce Machart, en plus, n’est pas un mauvais bougre : peut-être que oui.