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Scintillation

John Burnside (Métailié)

jeudi 1er mars 2012


On meurt dans l’Intraville. On meurt empoisonné. Et on l’accepte. C’est à cause de l’ancienne usine chimique, là-bas. Cette zone contaminée pour toujours, toute la presqu’île pourrie, terre de mutants et d’horreurs biologiques. Les ouvriers de l’Intraville lui doivent tout. Elle le leur rend bien. Crève, serviteur. Du côté de l’Extraville, l’autre quartier, celui des décideurs, on ne s’émeut guère. Tout cela est dans la logique des choses. On s’intéresse surtout à cette bande côtière qu’il s’agirait bien de réhabiliter. Ou de faire semblant de, du moment que tombent les subventions promises. Un petit grain de sable cependant qui grippe la machine : les enfants qui disparaissent, là-bas, dans le no man’s land. Cinq au total. Mauvais pour les affaires. A étouffer le plus possible. Le dernier roman de John Burnside ne manque pas d’éléments pour tisser une intrigue bien torturée. Mais ce n’est pas ce qui intéresse notre bonhomme. Burnside adopte plusieurs points de vue sur cette histoire (un flic municipal, sa femme, un affairiste véreux, etc.), privilégiant surtout celui de Leonard, ado solitaire de 15 ans amoureux des livres. Le moins que l’on puisse dire est que chacun porte un regard décalé sur cette sombre histoire. Burnside attrape son lecteur, le perd au milieu de ses sables mouvants à force de digressions, l’étonne puis l’accable. On marche grâce à la formidable écriture de l’auteur, à la fois fluide et collante, unique. On s’énerve parfois de se laisser ainsi mener par le bout du nez, surtout par un gamin de 15 ans dont les réflexions et les références littéraires et cinématographiques ne sont évidemment pas de son âge, mais on suit jusqu’au bout cette méditation sur la façon d’avancer, de s’enthousiasmer quand même dans un univers condamné. On soupire, on s’arrête en plein brouillard, on aperçoit une trouée, on veut croire la sortie proche, on fonce, on ne se heurte pas vraiment à quelque chose, juste on trébuche, on s’affale, un peu groggy. On se retourne sur le dos, on ferme les yeux, on se convainc que demain peut-être…Voilà le type d’impressions que procure Scintillation. Une étrange expérience.