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En mémoire de la forêt

Charles T. Powers (Sonatine)

dimanche 27 novembre 2011


Sonatine croit en ce roman. Sincèrement. Pour l’éditeur, s’il faut soutenir un seul titre dans son catalogue pour le deuxième semestre 2011, En mémoire de la forêt s’impose comme une évidence. Une révélation. Alors en avant la Grosse Bertha commerciale : en quatrième de couverture, En mémoire de la forêt devient un « thriller hors normes » dont l’auteur est « décédé brutalement après avoir remis le manuscrit » en 1996. Charles T. Powers ne sonne pas tellement suédois, mais le syndrome Millenium peut s’en passer. Les deux arguments sont repris par la Fnac qui dans son catalogue d’avant Noël propulse En mémoire de la forêt « Coup de cœur ». Bien. Imaginons maintenant l’amateur de thriller haletant se jetant sur le roman en frissonnant d’aise par avance. A la page 50, il dort. Le lendemain matin, il s’empresse de revendre En mémoire de la forêt chez Gibert pour relire le dernier Grangé. L’effet pervers d’une politique commerciale inepte. Si En mémoire de la forêt est « un thriller hors normes », c’est parce le roman n’est absolument pas un thriller. Le rythme est d’une formidable lenteur, conforme au brouillard d’incertitude qui tombe sur le petit bourg polonais de Jadowia au tournant des années 1990. Personne ne sait trop, personne ne voit rien. Passé trouble, présent chancelant, avenir flou. Une phase de transition où ceux qui se piquent d’ordre nouveau seront bientôt priés d’aller se faire oublier ailleurs. La Pologne, toujours au mieux en zone grise. Là-dessus, un meurtre. Dont on se fout bientôt totalement. Et dont l’auteur pouvait d’ailleurs tout aussi bien se passer. L’enquête du gentil paysan Leszek, sympathique personnage à l’intellectualisme agricole tout de même un brin suspect ? Elle ménage un suspense qui ne parviendrait même pas à essouffler Derrick. Alors quoi ? En mémoire de la forêt est pourtant un assez beau roman, parfois un peu long et ennuyeux, mais qui souvent réussit à faire sourdre cette inquiétude indiscernable face à l’Histoire qui se construit sur des ruines fumantes, alors qu’aucun compte n’est soldé, jamais. Tourner la page du communisme en épurant les maîtres d’hier ne fait que remonter à la surface les enterrés d’antan, les Juifs effacés de la mémoire collective polonaise. On peut, bien sûr, toujours avancer sur des mensonges. Mais la route est sale, boueuse, on s’enfonce, on s’use. Mieux vaut s’arrêter, s’asseoir, regarder la vérité en face. La douloureuse vérité. Voilà : En mémoire de la forêt raconte – plutôt bien - cette douleur là. Et pas autre chose.