Accueil > Chroniques > La Religion

La Religion

de Tim Willocks (Sonatine/Pocket)

mardi 18 octobre 2011


La Religion n’est pas un polar. La Religion est un monstre. Près de 1000 pages excessives, débordantes, dégoulinantes et dévorantes. Un roman historique qui fait voler en éclat les remparts du genre, largue une romance au milieu du chaos, bombarde bruit, fureur et amour sur un champ de ruines fumantes. Le contexte : Malte, en 1565, où prospère l’Ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, avant poste de la Chrétienté menacée par la dynastie ottomane. Virés quarante ans plus tôt de Rhodes, quelque 800 chevaliers de l’Ordre sont une nouvelle fois assiégés par les armées turques, fortes de 30 000 hommes. C’est le « grand siège » dans lequel se retrouvent pris le mercenaire Matthias Tanhauser et son compère herculéen Bors de Carlisle, pour l’occasion chevaliers servants de la comtesse française Carla La Penautier et de son étrange dame de compagnie Amparo. L’intrigue avance d’une tuerie l’autre, massacres répétitifs et inéluctables. Le destin de tous les assiégés est dans la victoire ou la mort. Rien d’autre. Willocks enferme son lecteur sur cette île maudite, et l’use et le harcèle comme ses vagues musulmanes acharnées, sans cesse remontant à l’assaut. Ses batailles somptueuses et terrifiantes sont comme autant de symphonies barbares, où jaillissent le sang, les larmes, la merde, la cervelle, tout ce que les corps déchirés et broyés de la soldatesque peuvent laisser gicler de liquides infâmes. Des scènes qui n’épargnent rien, qui pourtant ne s’abiment pas dans un esthétisme de la violence suspect, mais qui sidèrent et fascinent tout de même comme elles possèdent et transcendent les guerriers eux-mêmes. Les chevaliers de l’Ordre prient et exécutent, communient et dépècent, et le lyrisme exacerbé de Willocks parvient parfaitement à rendre l’émotion de ce mysticisme guerrier, de l’extase de la boucherie. C’est évidement ignoble et répugnant, absurde et vomitif, et jamais Willocks ne s’en régale ni ne propose d’en jouir. Sacré tour de force, donc. Et comme on dit quand on veut convaincre le grand public d’aller voir un film/lire un livre, La Religion renferme aussi de belles histoires d’amour (et d’amitié), contrepoints à l’horreur militaire. La violence des sentiments est toute aussi aiguisée, sauf que les personnages s’appliquent la plupart du temps à la contenir, à tenter de la domestiquer. Mais le bouillonnement est le même. Gagner des cœurs et percer des corps, dans le même mouvement ou presque. La Religion ou la rage à l’œuvre. Immense.