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Le Mur, le Kabyle et le Marin

Antonin Varenne (Viviane Hamy)

vendredi 29 juillet 2011


Après deux galops d’essais bien débridés mais loin de manquer d’intérêts (Le fruit de vos entrailles et Le gâteau mexicain aux éditions Toute Latitude), Antonin Varenne avait franchi un cap en publiant en 2009 le piquant Fakirs chez Viviane Hamy. Avec Le Mur, le Kabyle et le Marin, il enfonce le clou, de la plus forte des façons. Varenne déroule son intrigue sur deux périodes. En 2008 d’abord, avec en guise de flic fracassé cette fois, un flic pas tout à fait, de la municipale seulement. Beaucoup plus à l’aise sur le ring que sur les rondes, fin technicien à force d’expérience, mais en descente de carrière à moitié gâchée. Le bougre, surnommé le Mur, ne sait pas trop comment négocier sa sortie des cordes sans les maigres primes gagnées qui financent au moins ses galipettes aux putes. Alors quand on lui propose de taper sur autre chose que des gars en short, il accepte. Gros bras pour commanditaire inconnu, méchante besogne. En alternance, Varenne nous ramène ensuite à la fin des années 1950, de l’autre côté de la Méditerranée. L’Algérie en guerre. Guerre sale, invisible dans la cave de la Ferme, un DOP (dispositif opérationnel de protection), administrative formule ne disant évidemment rien de la torture systématique et souterraine pratiquée là. Un jeune appelé s’y retrouve affecté, infecté bientôt, même s’il n’est que témoin de l’insupportable, refusant d’être acteur. Celui que l’avenir surnommera le Marin rencontre en ce maudit lieu le Kabyle, engagé au FLN prisonnier du DOP, chair à gégène. Quelque chose comme une amitié semble naître entre les deux hommes. Impossible bien sûr en un tel endroit, en un tel moment. Ils se retrouveront cinquante ans plus tard, avec le troisième larron cogneur. L’intrigue tient, mais la réussite de Varenne est bien ailleurs, dans une très belle et puissante réflexion sur la mémoire et l’oubli. De quoi veut-on ou peut-on se souvenir ? Est-on capable de trier, de se construire sur un passé troué, expurgé ? Interrogations valables pour les personnages, mais évidemment pour notre société toute entière. Le tout est porté par une écriture qui s’affine et s’affirme encore plus que dans Fakirs. Le styliste Varenne épure, tâche de simplifier sans perdre son originalité et sa puissance. Ce qui est tout sauf simple. Alors oui : Le Mur… se classe dans les tout meilleurs romans français de l’année. Pas moins.