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La Rivière perdue

Michael Koryta (Calmann-Lévy)

mardi 12 avril 2011


Michael Koryta est un tout jeune auteur (28 ans en mai 2011), mais doté d’un bagage déjà lourd de huit romans, dont quatre avec Lincoln Perry, son enquêteur et héros récurent. Le bonhomme revendique l’influence des géants d’hier (Chandler, Ross McDonald) et d’aujourd’hui (Connelly ou Lehane avec qui il suivit des cours de littérature). Michael Koryta est ainsi souvent présenté comme un surdoué ou un prodige, notamment par son éditeur Robert Pépin, qui lui réserva le N° 200 de la collection Seuil Policiers (Une tombe accueillante) qu’il dirigeait avant de rejoindre Calmann-Lévy et lancer Robert Pépin présente… nouvelle collection qui démarre en ce printemps. Avec notamment en ambassadeur Michael Koryta, qui délaisse cette fois Lincoln Perry et tente le thriller un tantinet fantastique. Mais dans cette Rivière perdue surnage très mollement la réputation naissante du « surdoué » de Cleveland. L’affaire se présente pourtant bien. Eric Shaw, ancien directeur de la photographie à la carrière hollywoodienne trop précocement soufflée, se consume en réalisant des bios-vidéos hommages diffusées lors d’enterrements. Une belle-fille de millionnaire le recrute pour tourner pareil témoignage sur la jeunesse mystérieuse du père de son mari. Décalage sympathique du traditionnel détective mis en piste par une femme fatale ? Oui mais juste manière. Le cinéaste mésestimé, déjà porté sur la vision prémonitoire, ne tarde pas à biberonner une étrange eau minérale produite dans la région natale du millionnaire, breuvage qui lui colle de vrillants maux de tête et lui offre de surnaturelles hallucinations en direct live du passé. Gasp ! Le bougre prend goût, sauf qu’à force de jouer à ramener des tréfonds les démons d’hier, ne risque-t-il pas de les voir s’incarner aujourd’hui ? Mais que si ! En l’occurrence, le vilain présent, dernier rejeton d’une sinistre lignée, est aussi crédible et effrayant que l’abruti du village soudain habité par le génie du mal. Grotesque personnage. Embêtant, ça, de rater à ce point le méchant. Et d’autant plus quand la plupart des autres protagonistes ne tiennent pas plus la route. Au-delà de la page 100, on verse donc dans le fossé, où l’on finirait presque par piquer un roupillon, le style assez somnolent n’arrangeant rien. Heureusement, on peut compter sur le final étiré à souhait pour se réveiller secoué d’un mauvais rire. Comme nombre d’auteurs de thrillers fantastiques américains (même Stephen King…), Koryta sombre dans le grand guignol absolu sur ses dernières scènes apocalyptiques. Oui, oui, on imagine, formidable, les énergies telluriques déchaînées, la grande tourmente du ciel, zébré d’éclairs translucides, et le héros sonné, hébété, essoré, le visage ruisselant, au bord du gouffre, qui saute, saut de l’ange, magnifique. N’importe quoi.