Accueil > Dossiers > Les traducteurs de Polars

Les traducteurs de Polars

mardi 10 février 2004

On les connaît mal, et ils n’apparaissent que très rarement sur le devant de la scène. Pourtant, le travail de ces "passeurs" de mots est fondamental. Une idée qui mit du temps à s’imposer concernant le polar. Comment travaillait-il à la naissance du genre ? Comment interviennent-ils aujourd’hui ? Réponse avec cinq spécialistes.

" Le respect du texte, à force, on nous casse les pieds avec ça. Les polars, c’est pas toujours du Shakespeare. Et puis faut voir comment les éditeurs américains demandent souvent aux auteurs de rallonger la sauce. Et voilà comment on se retrouve avec des romans de 500 pages qui pourraient en compter 200 de moins. Ou ne pas sortir du tout quand on voit la piètre qualité d’une bonne partie de la production actuelle".

A 83 ans, Maurice-Bernard Endrèbe ne garde pas sa langue dans la poche. Et il sait de quoi il parle. Le roman policier ? Créateur du Grand Prix de littérature policière (en 1948) dont il est toujours le secrétaire, longtemps critique (notamment des revues phares Mystère magazine et Hitchcock magazine), anthologiste et écrivain lui-même, le bonhomme peut faire valoir un demi siècle d’engagement pour le genre. La traduction ? Là encore, Endrèbe est spécialiste : plus de 400 ouvrages à son actif , de John Dickson Carr à William Irish.

Alors ne venez pas lui chercher des poux sur les traductions pour le moins approximatives des pionniers américains et anglais du polars dans l’immédiate après-guerre. " Fallait voir la demande à la Libération, raconte-t-il. Les éditeurs chassaient les traductions pour publier tous azimuts. Nous, les traducteurs, il nous fallait produire. A l’époque, on était payé au forfait. Pour m’en sortir, il fallait que je tombe un bouquin par mois. Des délais infernaux, et un impératif de longueur : pas plus de 350 000 à 400 000 signes par roman. Alors l’essentiel, c’était de conserver l’esprit du bouquin et d’écrire en bon Français. Point final".

Traductions en chaîne, coupes spectaculaires, adaptation tout autant que traduction, nombre de collections se sont établies sur ses bases, alimentant un débat récurrent : faut-il retraduire aujourd’hui les grandes oeuvres de l’époque ? La question n’est pas nouvelle. Déjà en 1948, Claude-Edmond Magny dans L’Age d’or du roman américain condamnait l’"extrême médiocrité" de la traduction des livres de Hammett parus avant-guerre. Avec la célèbre Série Noire, les choses ne s’arrangent guère. Après deux ans d’existence et à peine six titres parus, la collection passe la vitesse supérieure à partir de juillet 1948. Objectif : deux nouveaux titres par mois. Entre autres conséquences, pour limiter les coûts, un calibrage strict des romans : 256 pages au maximum. Forcément, les coupes sombres pleuvent. Parfois un chapitre entier saute (comme dans Adieu, ma jolie de Chandler). On gomme ici un style trop littéraire, on en rajoute là dans l’argot bien de chez nous. Et dans les titres, l’imagination est au pouvoir. The Long Goodbye (de Chandler encore) devenant un étonnant Sur un air de navaja. Hérésie ? Peut-être. Mais sans de tels effets, sans cette unité de ton d’où émergeaient tout de même les vrais talents, la Série Noire et le polar aurait-il connu le succès populaire ? Seule certitude, les habitudes prises à l’époque auront la vie dure. Et il faut attendre la fin des années 1970 pour que certains éditeurs, à l’image de François Guérif avec Red Label et plus tard Rivages/Noir, attachent vraiment de l’importance à la traduction.

Comment bossent aujourd’hui les traducteurs du genre ? Plus confortablement, si l’on en croit notamment trois des fidèles de Rivages/Noir, habitués de la collection depuis son lancement : Jean-Paul Gratias (54 ans), Pierre Bondil (52 ans) et Gérard De Chergé (50 ans). Il faut dire que l’implication de cette triplette magique est aussi une histoire d’amitié avec François Guérif. Gratias et Guérif se sont connus dès 1968, pions tous les deux au lycée Jeanson de Sailly. Bondil est dans la même fac (Nanterre) que Guérif au début des années 1970, et le retrouve tout naturellement quand Guérif lance sa première collection Red Label chez Pac en 1977. Quand à De Chergé, la rencontre avec Guérif remonte à 1973, quand le futur directeur de collection ouvre sa librairie Au Troisième Oeil.

Officiant depuis plus de vingt ans, Gratias, Bondil et De Chergé peuvent donc se permettre de choisir leurs traductions. "Guérif propose, je lis, et j’accepte ou non de prendre en charge le livre, raconte Pierre Bondil, traducteur notamment de Tony Hillerman, Peter Corris, W.R Burnett, Bill James et George V. Higgins. De toute façon, c’est très difficile pour moi de traduire un bouquin qui ne m’emballe pas". "Il vaut mieux d’emblée se sentir assez à l’aise avec un auteur pour obtenir un résultat correct, reprend Jean-Paul Gratias, qui compte à son actif American Death Trip d’Ellroy, et des romans de Robin Cook, Barry Gifford, John Harvey, William Kotzwinkle. J’aime bien, ensuite, suivre l’auteur sur plusieurs titres".

Comment procéder, à partir de là ? A chacun sa méthode, évidemment. "Après une première lecture à vide, je reprend le texte avec un crayon à papier, et je note les expressions qui me viennent immédiatement, je coche les mots que je ne connais pas, détaille Nicolas Richard (38 ans), traducteur notamment de James Crumley et de Harry Crews pour Gallimard. Je me balade d’ailleurs sans arrêt avec des listes pour demander à des amis américains quand je cale".

Les rapports avec l’auteur ne sont pas toujours obligatoire. Gérard De Chergé, amateur d’auteurs stylistes et traducteur de Jack O’Connell, Marc Behm, William Bayer, Mildred Davis, s’en passe. "Moi, je préfère soumettre mes questions à l’auteur avant de me lancer dans un premier jet, explique Jean-Paul Gratias. Robin Cook, par exemple, était particulièrement charmant. Je le sollicitais, et il me laissait carte blanche. Ellroy en revanche est nettement plus directif. Sur American death trip, je lui ai proposé un essai des quatre premiers chapitres avec un présent de narration. Il a refusé, préférant le passé simple. C’est une frustration pour moi car je suis persuadé que j’avais raison". "Moi, j’échange souvent par mail avec les auteurs, qui généralement apprécient, poursuit Pierre Bondil. L’échange est variable. Si les auteurs se prennent pour de grands écrivains, ce n’est pas toujours simple. S’ils viennent du monde du journalisme, c’est plus facile. Tout dépend aussi de la durée de la relation. Avec Tony Hillerman, je fais aujourd’hui ce que je veux".

Le plus délicat en général ? Les références culturelles et l’argot. Les premières exigent de nombreuses recherches, et parfois appellent les fameuses notes du traducteur. Ce que Jean-Paul Gratias comme Gérard De Chergé préfèrent éviter. "C’est à mon avis pour le traducteur une façon d’étaler sa science, juge Gérard De Chergé. Je préfère tenter d’expliciter les choses à l’intérieur du texte". "C’est un casse-tête dans chaque livre, affirme Jean-Paul Gratias. En fait, sur les 60 que j’ai traduit, je n’ai été facile sur ce point que dans un seul : Fata Morgana de William Kotzwinkle. Tout simplement parce que l’action se déroule en France".

L’argot est un autre souci. "Faire parler les héros du Sud profond chez Thompson comme des paysans berrichons par exemple est le genre de transposition qui me choque, souligne Jean-Paul Gratias. Du coup, je préfère trouver des équivalences assez neutre, dans un argot qui ne se démode pas". Pierre Bondil veille pareillement au grain. "J’essaye de ne pas tomber dans les travers de la Série Noire des années 1940-50. J’ai donc plutôt tendance à privilégier l’incorrection grammaticale que l’argot pur et dur. En prenant garde aussi à l’évolution du langage en France. Et là, mon métier d’enseignant m’aide".

Car effectivement, bon nombre de traducteurs ont en parallèle une autre activité. Ils sont payés à la page, les tarifs fluctuant en moyenne entre 70 et 120 francs en fonction des éditeurs. Jean-Paul Gratias et Pierre Bondil sont donc enseignants, et traduisent de deux à trois livres par an. Nicolas Richard et Gérard De Chergé exercent à temps plein et traduisent de quatre à cinq romans par an. Ce qu’ils touchent est une avance sur droits d’auteurs (de 2 à 5%). Si leurs livres se vendent bien, ils peuvent donc espérer une rallonge. En fait extrêmement rare. Seul Tony Hillerman rapporte un bonus substantiel à Pierre Bondil. "Trois livres seulement m’ont rapporté des droits supplémentaires, confie Jean-Paul Gratias. Ne cherchez pas : ce sont mes trois traductions de ".James Ellroy

Les traducteurs ne roulent donc pas sur l’or. Et la faiblesse des rémunérations expliquent aussi souvent les ratages complets de certains romans. Même si, globalement, les traducteurs estiment que la qualité s’améliore. "Nombre de romans sont tout de même assez agréables à lire, contrairement à certains Masque des années 1960-70, note Gérard De Chergé. Je retraduis d’ailleurs certains classiques, comme Les dix petits nègres d’Agatha Christie, jadis véritablement massacrés, avec des contresens effroyables, des coupes énormes. Aujourd’hui, les éditeurs sont tout de même plus vigilants". Peut-être ont-ils enfin compris que le genre le mérite. Vraiment.