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Serena

Ron Rash (Le Masque)

samedi 19 février 2011


Détruire, dit-elle. Ou plutôt fait-elle. Car Serena Pemberton est femme d’action. Elle détruit, donc. Elle rase. Elle abat. Les arbres de son exploitation forestière, sur les sévères Smoky Mountains, et les êtres comme les arbres, qui osent se dresser contre elle. Elle exécute. Ses plans, ses projets, gagner de l’argent, toujours plus. Elle exécute tous ceux qui viennent contrarier ses objectifs. Les traque si besoin. Ne leur laisse rien. Même pas la fuite. Elle anéantit, elle éradique. Serena Pemberton est un personnage qui sidère, fascine, terrorise le lecteur. Femme libre, pionnière dans cette Amérique des années 1930, séductrice et effrayante, magnifique et abjecte. Une force brute. Une belle ordure. Ce roman ne pouvait effectivement que s’intituler ainsi : Serena. Elle occupe tout, grands espaces et esprits. Figure du mal d’une puissance rare. Pour elle seule, le livre de Ron Rash est une réussite. Mais il ne se limite pas, loin s’en faut, à cette incroyable héroïne. Le roman est d’une ampleur rare (ampleur ne veut pas dire longueur, et Rash, en moins de 400 pages, déploie un véritable univers et des dizaines de personnages quand nombre d’auteurs sacrifient à la mode insupportable des 700 pages creuses). Rash ouvre une fenêtre originale sur la Grande Dépression et ses hordes d’ouvriers prêts à tout pour un salaire de misère. Sur l’exploitation forestière, ils ne sont que chair à profits, fauchés à la chaîne tant les conditions de travail sont épouvantables, renouvelables à foison tant la demande est énorme. Rash évoque également les ravages environnementaux d’une exploitation sans scrupule de la nature, l’entreprise Pemberton se heurtant à la volonté gouvernementale de créer un parc national. Pour respirer un tantinet, il donne la parole à quelques rudes bûcherons qui, à la manière du chœur dans les drames antiques, résument et commentent l’avancée de l’intrigue. Car l’air de rien, elle avance, cette intrigue, se transforme bientôt en impitoyable thriller. Rash emballe son affaire d’un style certes plutôt classique, mais qui ici sert parfaitement le récit et qui ne l’empêche pas d’offrir quelques saisissantes visions de cauchemar : Serena à cheval sur les flancs arides des montagnes appalachiennes, son aigle agrippé à son bras, ou Galloway, son serviteur des basses œuvres, poursuivant, entre chien et loup, une innocente victime (on pense à La Nuit du chasseur, of course). Serena ? Lecture impérative.