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Sukkwan Island

David Vann (Gallmeister)

lundi 13 décembre 2010


Il ne faut pas dix pages avant que l’on s’inquiète. Que l’on attende que les failles s’élargissent et que tout se précipite au fond du gouffre. La première très grosse alerte, d’ailleurs, c’est la chute du père du haut d’une falaise. Le saut plutôt, puisqu’il n’est pas tombé par accident. Enfin, il ne semble pas. Le fils quand même veut s’accrocher à l’hypothèse accidentelle. Oui, il vaut mieux. Oui, se bercer encore un ou deux jours de plus d’illusions. En attendant la suite, fatale. Cette tension sur les 100 premières pages, David Vann excelle à la maintenir. Inquiétude diffuse, sournoise, prête à surgir, sans cesse. On tourne les pages, évidemment. On regarde le père et le fils se débattre avec la nature. Cette île perdue de l’Alaska où ils croient jouer le grand retour aux sources (le croient-ils), seuls au bout du monde. Tu vas voir fiston. Je ne demande pas mieux papa. Cette nature même pas hostile, ou pas vraiment. Non, les problèmes viennent d’ailleurs. Des sanglots du père, la nuit venue. Des heures entières. Et le grand sourire du matin. Ca ne va pas. Bien sûr ça ne va pas. L’improvisation globale sur le projet. Les vraies fausses bonnes idées. L’agitation permanente et vaine. Le malaise monte. Le fils materne. Comme il peut. Veut partir mais reste encore. Et puis le fond du gouffre. Voilà. Impossible à raconter. Même s’il devient mythique, le « twist de la page 113 » comme le mentionnent toutes les chroniques. Ensuite, on est donc au fond, et on se promène et on patauge là-dedans pour 80 pages supplémentaires. Une âme en ébullition, lâche, sordide. La souffrance et l’absurde, le désespoir et l’anéantissement. Ce qui est vraiment à mettre à l’actif de David Vann (que l’histoire soit « personnelle » - voir ses interviews - est autre chose), c’est cet entêtement à fouiller le vide sans pour autant trop en faire. Il écrit neutre et vite, comme ses « héros » quand ils s’affairent. Agir d’abord, surtout, penser le moins possible. Donc faire avancer le récit. Tout éclairer pourtant, mais pas longtemps. 190 pages, c’est suffisant. On ne met pas dix ans entre le moment ou on monte en voiture et celui ou on s’écrase sur le mur.

Sukkwan Island a obtenu le prix Médicis étranger 2010